Fin de parcours pour Foodora : alors qu’il n’était présent que depuis le 18 avril 2017 dans notre bonne ville de la choucroute, le service de livraison met pied à terre et s’apprête à cesser ses activités en France. Une redistribution des cartes sur un marché de la livraison ultra-concurrentiel.

Les possibilités de se faire livrer deviennent de plus en plus restreintes en France, comme à Strasbourg. La start-up belge Take Eat Easy – pour avoir trouvé ce nom, y a dû en avoir des réunions – avait déjà jeté l’éponge en juillet 2016, avançant la raison d’une trop forte concurrence, à cause de Deliveroo et de Foodora. Tandis que la première continue de faire honneur à Sky – elle aussi britannique – en continuant son bonhomme de chemin victorieux malgré les controverses, la seconde fait davantage honneur à sa maison-mère allemande, à savoir des sprinteurs qui disparaissent dès que la pente commence à gagner en pourcentage. En d’autres mots, le long terme n’a jamais été réellement une notion allemande.

Delivery Hero, propriétaire allemande de Foodora, a en effet décidé d’abandonner sa filiale française, en la mettant à vendre. La France n’est d’ailleurs pas le seul pays touché, puisque les Pays-Bas, l’Italie, le Brésil et l’Australie ont également vu leur filiale fermer ses portes. Ce malgré des résultats économiques favorables – une augmentation de 60 % de ses revenus –, elle n’atteindra pas son point d’équilibre financier fin 2018. Parfois, l’économie et la finance ne font pas bon ménage.

Un marché de la livraison aux allures de dystopie moderne

Imaginez-vous une banque un monde, non pas aux mille et une splendeurs, mais où les relations entre différentes plateformes de livraisons ressemblent de plus en plus aux Hunger Games, où les livreurs, se livrant une compétition féroce, risquent leur santé, pour permettre au Capitole – ici, les fonds de pensions qui financent et détiennent les sociétés de livraison – de s’enrichir, sous couvert que ce métier est « cool », « hype » et « branché ».

De l’avis de professionnels de la restauration, cette croissance de la compétitivité entre les différentes plateformes ont résulté en un changement de la typologie des coursiers. Avant, ces derniers étaient souvent des étudiants sportifs, fan de cyclisme. Désormais, « nous assistons à une profonde mutation du profil des coursiers. Nous passons d’une population d’amateurs à des personnes pour qui cela constitue l’emploi principal, souligne Laetitia Dablanc, pour une enquête de Philippe Euzen pour Le Monde publiée en 2017. Ils sont peu qualifiés et davantage issus des quartiers populaires de banlieue. » Par ailleurs, parmi la centaine de coursiers rencontrés dans le cadre de son étude, 42 % de ceux qui ont débuté il y a moins de six mois n’ont pas dépassé le collège. Un changement radical dans le monde de la livraison, qui peut retrouver ses racines dans les manifestations qui ont pu avoir lieu, notamment à Paris, en contestation avec les changements de politique de rémunération.

Sur ce point-là néanmoins, Foodora n’était pas à critiquer : ses coursiers bénéficiaient en effet d’une rémunération fixe de 7,50 euros de l’heure à laquelle s’ajoutent 2 euros par livraison. Ce qui tranche avec les rémunérations au lance-pierre, pratiquées par le numéro 1 du game Deliveroo, qui donne 5 euros par commande, quelle que soit la distance (erratum: Deliveroo ne rémunère plus à la commande, mais au nombre de kilomètres parcourus). La disparition de Foodora marque alors une nouvelle étape de la fameuse « ubérisation » de la profession ; un mot qu’on arrête plus d’entendre, on est d’accord, mais qui englobe néanmoins une réalité où l’on revient au tâcheronnage, selon les mots de Jérôme Pimot, créateur du mouvement social Collectif des livreurs autonomes de Paris.

Disparition de Foodora = quelles conséquences strasbourgeoises ?

En lisant cet article jusqu’à présent, vous vous êtes peut-être demandé : « Et à Strasbourg alors ? Parce que la capitale c’est bien, mais moi j’aimerais savoir si ça va impacter mon quotidien, et comment. » Vous avez parfaitement raison, après tout Pokaa traite avant tout de Strasbourg. Je suis allé rencontrer Fabrizio chez Mitico, un restaurateur italien de la Grand Rue, connu pour sa spécialité peu commune à Strasbourg : le panzerotto, chausson venant de la région des Pouilles.

Si l’avis de Fabrizio n’est pas représentatif de tous les restaurateurs de Strasbourg, il est néanmoins intéressant, parce qu’il représente une porte d’entrée aux conséquences de la perte de Foodora à Strasbourg, mais également l’état du marché après cette disparition.

Pour Mitico, « Foodora ramène peu de commandes par rapport à Deliveroo », et la disparition de la plateforme n’inquiète donc pas réellement Fabrizio : « Foodora couvre une zone plus importante que Deliveroo, donc on risque de perdre un chouïa avec la disparition, mais ce n’est pas réellement significatif. Deliveroo en revanche ça aurait fait davantage de mal. » Néanmoins, il est clair que le marché de la livraison impacte de manière conséquente le chiffre d’affaire du Mitico : c’est en effet un bon 30% qui est pris par les livraisons. Souvent le soir, quand il fait froid, avec une clientèle relativement jeune. Et son volume de commande ne désenfle pas, ce qui permet à Fabrizio de voir un peu plus sereinement un avenir sans Foodora dans un premier temps. Même si, comme il le dit malicieusement, « [il] ne [serait] pas contre une augmentation. »

Fabrizzio, gérant du restaurant rapide Mitico (Grand Rue)

Fabrizio insiste sur la petitesse du marché de la livraison, un phénomène déjà observé en France, et donc encore davantage amplifié dans une ville comme Strasbourg. C’est à qui va crever le premier, et quand tu es bien implanté, généralement il est difficile de perdre sa place. « Les gens changent rarement leurs habitudes », précise Fabrizio. Cette concurrence se voit aussi, d’un point de vue local, dans « une qualité de service qui baisse » dans le cas des coursiers. Avec Uber Eats qui « prend tout le monde », Deliveroo qui prend de plus en plus de personnes non-diplômées, comme expliqué au-dessus, le rapport entre clients et coursiers s’est non pas dégradé, mais a presque disparu. Une spécificité locale à Strasbourg ou dans des villes de taille équivalente, qui s’est fait bouffer par la concurrence toujours plus grande entre les différentes plateformes par soucis de rentabilité et de survie.

Néanmoins, je ne peux pas réellement affirmer que Fabrizio regrettera Foodora : « ils ne m’ont même pas prévenu qu’ils fermaient. J’ai dû l’apprendre de moi-même. » Un manque de courtoisie qui s’applique également à leurs coursiers. Il était peut-être temps de jeter l’éponge.

Avec Foodora qui déraille, ce n’est pas seulement une autre plateforme qui est la victime d’un marché ultra-concurrentiel. C’est également une métaphore pus amère que douce de notre société actuelle, où les plus agressifs gardent leur place au soleil, quelles que soient les conséquences. La filiale française est désormais à vendre, et les paris sont à prendre sur qui décidera d’avaler Foodora dans sa plateforme pré-existante. Une chose est sûre : dans un marché aussi petit et disputé, il ne pourra sans doute en rester qu’un. Et les gens dans tout ça ? Battons-nous pour tuer les autres, et on en parlera après…

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