Quelque chose me lèche. Une langue râpeuse à l’haleine chargée. J’ai des fourmis dans les mains. La bouche anesthésiée, plaquée contre le matelas imprégné de poussière. Mes fringues jonchent le sol. Des tickets de carte bleue dégueulent des poches de mon pantalon. La Solidarité – Le Molly Malone’s – La Manufakture. Mon banquier peut consulter heure après heure mon barathon strasbourgeois de la veille via mon relevé de compte.

Chaque muscle est douloureux. Faire le moindre geste est une torture. Je n’ai pourtant pas de plaies, de coupures, de contusions. Je n’ai pas fait de sport non plus, ça c’est une certitude.

Mon chat est dubitatif ou il a simplement la dalle. J’étouffe. Nous sommes plusieurs dans ma tête à essayer d’avancer dans ce spleen post-biture. Ma vessie me fait mal. Besoin de me vider, d’éliminer les braises de mon entrejambe, le feu qui brûle mon bas-ventre, l’acide avalé hier soir entre deux poignées de cacahuètes. Uriner est presque orgasmique après s’être retenu plusieurs heures. Ils construisent un HLM dans mon crâne mais je n’ai jamais donné de permis de construire. Chantier corse certainement, parfait accord avec le rosé d’hier soir. Le contremaître hurle à un clandestin de se dépêcher de défoncer ma tempe à coup de marteau-piqueur s’il ne veut pas rentrer en charter ce soir. Un bulldozer roule lourdement sur ma boite crânienne.

Un Coca. J’ai besoin d’un Coca de toute urgence pour noyer Bouygues et son béton mental.

Je traverse l’appartement comme on glisse sur un escalator. C’est dangereux. Une boite de pizza pourrait me trancher le mollet. Tétanos. Retrouvé mort quelques semaines plus tard, dévoré par mon chat drogué aux olives noires et au Pepperoni.

Je chope un vieux t-shirt qui pue la sueur à l’effigie des Strokes, un chewing-gum et je claque la porte. Je ne veux voir, ni entendre personne mais ça n’est pas l’avis de mon voisin de palier Albert.

Je le suspecte d’attendre que je sorte de chez moi, la tête collée à la porte pour détecter le moindre signe de vie. Un capteur humain qui s’illumine à chaque mouvement de cils, à chaque son. Un trappeur citadin qui pose des collets à discussion. Une fois le regard pris dans son piège, c’est terminé. Charognard du contact. Hyène de l’échange. Un passe-temps aussi morbide que de jouer au tarot ou regarder les chiffres et les lettres en buvant un verre de lait chaud.

Je n’aime pas discuter avec lui. Je n’aime pas discuter avec les gens en général.

L’écouter me parler de la pluie, de sa femme décédée l’année dernière, ça me file la nausée. C’est un monologue ponctué de hochements de tête et de soupirs.

Je n’habite dans cet immeuble que depuis 4 mois et pourtant à l’entendre, je suis un ancien camarade de tranchée. Nous avons soufferts ensemble dans la boue et la merde. Nous avons vomis nos boyaux en découvrant nos frères tombés au combat. Il est même prêt à me filer un ouvre-bouteille si besoin, de la farine, un peu de sucre ou à nourrir mon chat pendant mes congés.

Il porte un peignoir bordeaux à rayures blanches (un cadeau de sa petite-fille pour la fête des grands-pères, l’année dernière), une vieille paire de charentaises alors que nous sommes en plein mois d’août. Je peux détecter l’odeur d’un gigot d’agneau mijotant dans une vieille casserole en fonte depuis plusieurs heures. D’habitude, j’aime le gigot d’agneau avec plein de flageolets, une sauce onctueuse mais aujourd’hui ce parfum est comparable à l’odeur nauséabonde qu’émane un Sephora.

Dans ma vie d’avant, nous mangions souvent ce genre de plat avec « Elle ». Mais depuis mon expulsion sentimentale, mon déménagement dans ce vieil immeuble des années 60, le quotidien est rythmé par le défilé de boites de raviolis. Le micro-onde orchestre ce ballet à la perfection par une sonate de 2 minutes et 30 secondes, puissance 1000 watts.

J’ai le mal de mer dans ce couloir anxiogène.

Un Titanic s’échouant la veille sur un glaçon de Vodka. Léonardo Di Caprio dégueulant ses boyaux sur la robe de Kate Winslet. Albert a mal au dos ce matin. Avant, son épouse Jeanne trempait un torchon dans de l’eau chaude pour soulager ses lombaires éreintées. Sa colonne vertébrale part en sucette, résultat de trente années de bons et loyaux services à porter des sacs de ciment de 50 kilos sur chaque épaule. « Y’avait pas de trucs électriques comme maintenant, on déchargeait tout à la force des bras. Résultat, la moitié des mecs qui bossaient avec moi sur les chantiers sont foutus. Les genoux en carton à force d’avoir travaillés comme des couillons ». Albert a une tronche de vieux. Une tronche banale d’octogénaire. Le crâne dégarni. Une truffe violacée à la place du pif. Pas la tête du mannequin « sénior » qu’on voit dans la pub pour les Werther’s original (Ce type a d’ailleurs un air de pédophile assez flippant à proposer des caramels mous aux gosses, caché derrière un arbre) mais celle d’un homme honnête qui a construit son foyer, sa réputation, son image, par le travail de ses mains et son incapacité à dire « non » à chaque fois qu’on lui demandait un service.

Je suis en face de lui sans être vraiment là. La bienséance m’oblige à rester au garde-à-vous. Privilège suprême de son grand âge. Qu’il est délicat de dire à cet interlocuteur, que non, je n’ai pas envie de l’écouter, de le comprendre, de m’intéresser à sa vie d’avant, à sa vie tout court. Sale égoïste. Sans cœur. Le sang me monte à la tête. Un trop-plein d’humanisme, certainement. Je ne suis pas auxiliaire de vie, spécialiste en géronto-psychiatrie.

Le vase de bons sentiments déborde. Si j’avais le courage de te dire ce que je pense, mon cher Albert.

Tu es seul. Tes enfants ne passent plus te voir depuis belle lurette. Ta fille qui poursuit sa carrière d’avocate avec talent (« pour ne pas finir comme toi, à cravacher à genoux avec ta truelle pour finir un chantier dans des délais impossible à tenir ») te passe un coup de fil pour ton anniversaire et chaque année bissextile, si le temps le permet, elle te dépose une boite de marrons glacés à Noël. Le silence imprègne les murs de ton gigantesque F4 de 110 m² au parquet datant de l’âge d’or d’Edith Piaf. Ça boue de partout en toi. Ça sent la colère. La peur. Les regrets. L’envie démesurée de rattraper Chronos, de lui mettre ta main rugueuse dans la gueule, de dire merde à la faucheuse, de lui faire un croche-patte, un doigt d’honneur en la regardant droit dans les yeux. Tes rides racontent ton histoire sans avoir besoin d’énoncer le moindre mot. Cette histoire pleine de bonheur, d’accidents de vie, de solitude maintenant. Il en est ainsi pour chaque homme depuis le début de l’humanité. 1. Naissance-2.Découverte-3.Joie-4.Désillusion- 5.Habitude- 6.Aigreur-7.Peur- 8.Mort.

Je sais que ça doit être flippant de sentir que bientôt, une poignée de proches jettera quelques roses fanées sur ton caisson en sapin mais c’est encore plus flippant de me raconter tout ça intérieurement à 33 ans, alors que je ne suis qu’à l’étape 5 du cheminement. Tu es là en face de moi à me balancer tes états d’âmes à un rythme effréné, du désespoir en 4G, du haut débit de confidences. J’ai envie d’être un spam et de te jeter dans la corbeille comme un virus qui parasite mon disque dur.

Envie de sucre. De ce putain de Coca bourré de E301.

De bulles pour caresser mon estomac qui me balance des uppercuts acides pour mieux me rappeler qu’hier soir j’ai bu à outrance pour oublier que je suis déjà en train de devenir un Albert, les cheveux en plus mais plus pour très longtemps. Ce crachat breton qui torpille mon bide. Envie d’une accalmie. De ma couette. D’un sérum anti gueule de bois.

« Bonne journée Albert ». Point. Fin de la discussion ou plutôt fin de son monologue. Je l’ai coupé en pleine lancée sur le mot « Mitterrand ». Assassin. Il est resté planté là, bouche-bée. La lèvre tremblante. Sans doute a-t-il pensé que je ne suis qu’un petit merdeux d’un mètre quatre-vingt-dix, sans compassion. Totalement d’accord avec toi Albert mais la compassion n’est pas un distributeur de Coca.

Je descends l’escalier aussi vite que mes nausées le permettent. J’enjambe des prospectus du Simply Market du coin, vantant des promotions pour le pâté de foie ou les croquettes. Une assiette ou une gamelle, l’Homme n’a pas un régime alimentaire si différent du chat. Par chance l’épicier en bas de chez moi est encore ouvert. J’hallucine en découvrant le prix de la canette de Coca. Le baril de soda sera bientôt plus cher qu’un baril de pétrole. 2, 80 euros. Je tire la tronche mais je ne prendrai pas le risque de tester le Fun Cola, fabrication artisanale à l’arrière-boutique à 90 centimes.

Un savant mélange d’eau de Javel et de gaz carbonique.

En remontant dans mon appartement, j’entends la télévision d’Albert cracher le générique de fin du Jour du Seigneur. On se rassure comme on peut Albert. Peut-être que moi aussi, à un âge avancé je commencerai à croire en Dieu. Je préfère rester prudent avec ça, des fois qu’il existerait. Je ne veux pas terminer en enfer, à écouter David Guetta en buvant de la Desperado pour l’éternité.

Je m’allonge sur le canapé. Le ronronnement de mon chat m’apaise. Je dépose une galette sur la platine vinyle. Un 33 tours de Pink Floyd. Mon casque sur les oreilles. Rien de mieux que Dark side of the moon pour se détendre.

Je n’ai pas entendu la sirène de l’ambulance mais le bleu vif du gyrophare se refléta contre le plafond de ma chambre.

J’ai compris tout de suite. Je me suis levé comme lorsqu’on vous jette un seau d’eau glacé alors que vous faites la crêpe sur la plage en plein cagnard depuis deux heures. Un mélange de peur et de colère. Le même sentiment lorsqu’Elle m’annonça que c’était terminé, qu’elle ne m’aimait plus. Un va et vient se fait entendre dans l’immeuble. Je distingue quelques mots « massage », « intubation », « réanimation ».

Je jette un œil à travers le judas. Fébrile. Les pompiers poussent un brancard et rassure Albert avec douceur.

« Ne vous inquiétez Monsieur. C’est les pompiers. Vous avez fait une crise cardiaque. On s’occupe de vous. On vous emmène à l’hôpital. Est-ce qu’il y’a quelqu’un à prévenir ? ».

Albert, tourne difficilement la tête et dans un effort surhumain pointe son doigt en direction de ma porte.

J’ai honte d’avoir été odieux avec lui depuis mon arrivée. J’ai honte de ne pas avoir pris le temps de l’écouter, de ne pas l’avoir considéré.

J’ouvre la porte. Sans un mot, je prends la main d’Albert et je la sers sincèrement. Nos regards se trouvent.

Nous avons peur. Lui, de mourir. Moi, de vivre.

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Mr Zag

Mr Zag a une voisine, un chat, des collègues, un job, il aime Lynch, Radiohead et Winshluss. Mr Zag a un Pinocchio tatoué sur le bras, quelques gribouilles en islandais, il ouvre les yeux et décrit le monde avec une vision bien à lui.

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