« Are you beach body ready? »

L’été, un peu plus que le reste de l’année qui n’est pas en reste, les injonctions à l’intention de ton corps sont légion. À l’arrêt de bus, dans les magazines, sur les réseaux, la question est de savoir si tu es gaulé.e. Et être gaulé.e dans notre société, ça signifie à peu près tout et son contraire.

Ta taille est-elle assez fine et tes jambes assez longues ? Tes fesses bien remplies, mais tes cuisses bien creusées ? Ta peau plutôt blanche, mais ton teint quand même halé ?

Tes bras sont-ils assez musclés, tes pectoraux gonflés, tes abdominaux marqués ? Ta barbe est-elle bien épaisse, mais ton torse bien épilé ?

Tes dents sont-elles bien alignées, ton nez bien droit, tes oreilles bien collées… ?

Plutôt oui ? Plutôt non ? Peu importe, parce que demain on passe des sourcils de Kate Moss à ceux de Cara Delevingne, des fesses de Cindy Crawford à celles de Kim Kardashian. Dans un monde qui ne sait plus quoi inventer pour s’occuper (et faire de la maille), on a eu envie de vous rencontrer, vous et vos complexes.

Parce qu’en parler, c’est encore la meilleure façon de lutter.


Deux témoignages étant particulièrement longs et tristement rares en France, la série sera publiée en trois temps avec deux articles consacrés à ces deux témoignages donc, espacés par un article en rassemblant six. Ci-après l’article comprenant le témoignage d’Inès, qui a longtemps lissé ses cheveux pour gommer ses origines.

Pour découvrir le premier témoignage qui traitait du racisme anti-asiatique, c’est par ici.

Pour lire le deuxième volet de la série, composé de six témoignages de jeunes femmes qui s’interrogent sur l’impact des réseaux sociaux, c’est par là.

Inès, 22 ans, étudiante en arts du spectacle :
« La vraie beauté, c’est d’être soi. »

Vous souvenez-vous d’Inès ? Il y a un peu plus d’un an et demi, elle avait participé à notre série sur la condition étudiante, dans laquelle elle confiait ses aspirations de comédienne et ses rêves de théâtre. Fait marquant, sans compter les salutations d’usage ses premiers mots avaient été des mots d’excuse pour ses cheveux qu’elle n’avait pas lissé. Comme si ses cheveux au naturel étaient indignes d’être montrés. Depuis, la franco-tunisienne a obtenu une place dans un programme du Théâtre national de Strasbourg réservé aux jeunes acteurs victimes de discrimination, une place à laquelle elle a postulé par une lettre… Sur ses cheveux. À l’occasion de cette série sur les complexes, on a voulu savoir si ça allait mieux entre la jeune femme solaire et ses rayons crépus.

***

Depuis notre rencontre, Inès ne lisse plus les cheveux. En cause, une prise de conscience durant ses dernières vacances en Tunisie. Fourches, casse, chute, Inès a réalisé qu’à vouloir faire disparaître la nature de ses cheveux, elle est presque parvenue à faire disparaître ses cheveux tout court. Depuis, et avec le soutien de sa meilleure amie, elle essaie de les laisser respirer. Mais voilà, laisser respirer des cheveux crépus, ce n’est pas aussi simple que négliger momentanément des cheveux lisses. « Ça demande du temps, de la technique, et de l’argent… Les produits spécialisés sont assez rares et plutôt chers. » Car encore aujourd’hui, les femmes racisées sont les grandes oubliées des marques de beauté, sauf spécialisées. Et puis, il y a le regard des autres ou plutôt, ce qu’Inès s’imagine être le regard des autres. Car si elle se sent exposée quand elle porte son afro, elle n’a jamais eu de remarque négative sur ses cheveux. « Au contraire on les a souvent complimenté. Sauf au lycée, j’avais un peu de poids et avec ces cheveux, j’avais l’air d’une bonne boule quand même ! »

D’aussi loin qu’elle s’en rappelle les cheveux d’Inès l’ont toujours complexée. Pour appuyer son impression, elle sort une photographie prise quand elle avait six ans : surprise, ses cheveux sont déjà lissés. « Quand j’ai vu cette image, j’en ai beaucoup voulu à ma mère de m’avoir lissé les cheveux si jeune, jusqu’à ce qu’elle m’explique que c’était moi qui lui demandais ça. » À l’origine de cette demande, Inès évoque une volonté de ressembler aux membres de sa famille, dans laquelle ses cheveux crépus font figure d’exception, mais aussi de ressembler aux autres de façon générale. « J’imagine que je voulais correspondre aux critères de beauté, à l’image de la femme blanche aux yeux clairs et aux cheveux lisses… » Et puis à l’adolescence, il y a eu autre chose, dont Inès n’est pas fière : « Je crois que dans un sens, c’était une façon de rejeter mes origines tunisiennes et modestes. C’était débile, un truc de petite meuf qui voulait une meilleure histoire. Je ne parle pas non plus l’arabe, j’ai refusé d’apprendre. Aujourd’hui je regrette ça, je suis un peu étrangère à une partie de moi, un héritage qui fait de moi qui je suis. »

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Aujourd’hui, Inès se sent mieux. « Plus légère. Même si je me plains encore souvent, je suis contente de me dire que je me ressemble à moi. » À l’origine de cet état de mieux-être, elle crédite son choix récent de respecter sa vraie nature, et pas seulement de cheveux. « J’apprends à manger sainement pour ma santé plutôt que mon poids. Je vais courir pour me faire du bien plutôt que maigrir. Je m’occupe de mon corps pour l’aimer davantage et non le contraindre toujours plus… Après si j’y perds du ventre, c’est tant mieux ! [rires] »  Et puis, il y a l’air du temps. D’un côté, il y a la libération de la parole des femmes, dont celle de femmes racisées dans le domaine du droit comme de la beauté qu’Inès suit pour s’inspirer. « Avant les réseaux sociaux m’oppressaient par contre parce que les filles comme moi n’y existaient pas… » Et c’est là l’autre côté. Dernièrement, Inès a le sentiment que les filles comme elles sont tendance. « Vincent Cassel sort avec une métisse du coup les mecs veulent sortir avec une métisse. Ça me fait peur, je n’ai pas envie d’être une mode. »

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