Pour fêter leurs 20 ans d’existence et les 5 ans de leur festival, l’association Zone 51 a frappé encore plus fort. Sous le soleil brulant, plus de 21 000 festivaliers (sous 4 500 de plus que l’année précédente) ont passé le weekend dernier à transer au son de la Jamaïque. Le Summer Vibration a de nouveau vu passer le reggae dans tous ses états : joyeux, festif, engagé, mélancholique, électronique, acoustique, envoutant, lumineux en passant des plus grandes têtes d’affiche du genre comme Jimmy Cliff aux non-moins valeureux groupes locaux tel les Clockmakers. Le lion rouge jaune vert a rugi grâce à la foule et aux artistes, enflammant le champ des Tanzmatten à Sélestat.

Alors oui, ça fume beaucoup de weed au point que ça devient difficile de trouver une clope, et les hippies babos sarouel-dreads sont de sortie, m’enfin c’est un festival de reggae, t’as vu ? Ces gens se fichent de votre avis et veulent juste chiller et kiffer ensemble. Et c’est à peu près ce qu’ils ont fait. Malheureusement, on retrouve tous les travers inadmissibles des festivals (vols, harcèlement, et surconsommation d’alcool/stup’), qui viennent gâcher la fête (voire faire perdre foi en l’humanité parfois), mais peut-être moins qu’ailleurs au vu de la musique et de la bonne humeur familiale ambiante qui, elle, redonne bien le sourire. Bref, Peace, Love et Noraj du reportaj en imaj.

Le reggae dans tous ses états

Trois jours de Reggae, ça fait beaucoup, même pour les amateurs du genre. Heureusement, l’équipe du Summer a prévu le coup et grâce à une programmation aussi éclectique que qualitative, du coup on ne s’en lasse pas, ou presque. On commence chaque jour par les petites têtes d’affiches qui passent en fin d’après-midi. Rêvant de partager la scène avec les noms immenses qu’elles précèdent, elles donnent toute leur énergie pour bien entamer la suite des festivités. Viennent ensuite les légendes ou les gros noms du moment, les campeurs ou visiteurs du soir affluent et la scène se remplit pour de grosses performances instrumentales et vocales, frisant parfois la fanfare au vu du nombre de musiciens présents sur scène dans certains cas. Dès la nuit tombée, on tombe généralement sur des genres plus électroniques, rapides et dansants comme de la trance ou du dub, voire des productions plus modernes ou expérimentales, teintées de hiphop par exemple.

L’expérience festival est évidemment accompagnée de celle du camping. Comment ne pas profiter de l’occasion pour se connecter avec les milliers de gens autour de soi. La matinée et l’après-midi, c’est repos au bord du lac ou plongeon dans l’Ill. Une fois déjeuné et l’apéro englouti, la fête s’installe doucement dans les campings avec des activités ludiques organisée chaque année par l’association Pelpass (Loup Garou géants, jeux de sociétés, d’adresse ou de sport) sous leur grand chapiteau rouge, mais aussi des conférences politique de plusieurs associations notamment sur les gros combats du coin type Bure, GCO etc, mais aussi sur l’écologie de manière générale et les droits humains. Bref, des problématiques bien en phase avec l’esprit du reggae et du festival. L’Info’kiosque du Molodoï était présent sous le chapiteau, mais aussi Amnesty International Alsace, ZeroDéchetStrasbourg qui tenaient leurs stands sur le site même du festival aux côtés de l’association de prévention Ithaque, les marins écolos de Sea Shepherd, ou encore le système de vote de mégots Greenminded.

21 000 festivaliers sur 3 jours dont 6000 campeurs 

Niveau consommation, on tombe sans surprise sur des produits bio ou locaux (les thés des Jardins de Gaïa, les vins bios Charles Frey…) et des spécialités du monde, notamment d’Afrique ou des Caraïbes pour bien respecter les racines du reggae (Ethiopie, Jamaïque…). Le stand le plus convointé étant sans doute celui des pastèques. Pour 2€, une grande tranche fraîche et juteuse a pu ravir bon nombre de festivalier en pleine insolation.  Les vendeurs de chapeaux, et autres paréos, sarouels et lunettes de soleils ont pu faire leur récolte estivale avec succès grâce à la chaleur étouffante des après-midis (jusqu’à 37°C à 17h…).

Le festival a ouvert jeudi avec les français de Spirit Revolution, suivis par l’australienne Nattali Rize. A la voix envoutante et accompagnée de musiciens hors pairs et quelques touches électroniques, elle a pu « blaze up » d’entrée la grande scène du Summer Vibration. Au même moment, dans la salle interieure, le Legal Shot Sound System faisait chauffer les caissons à coup de grosses basses pour leur « résidence » de trois jours dans cette Dubzone. On enchaine ensuite sur la grosse tête d’affiche surprise de cette année, le groupe du dieu Bob Marley : The Wailers. Si la tradition officieuse du festival veut qu’une bonne majorité des groupes reprennent au moins une chanson classique du prophète du reggae (Exodeus ou Lively Up pour Nattali Rize), son propre groupe a pu s’en donner à cœur joie avec un point d’orgue  sur le légendaire No Woman No Cry. Le groupe a remplacé l’artiste né à Strasbourg et d’origine martiniquaise, Kalash (une sombre histoire anecdotique de Dj set au lieu de Live band).

S’en suivent d’autres légendes du reggae,  au nom souvent méconnu du grand public qui confond parfois leurs chansons pour celles de Bob Marley. Le groupe Inner Circle a produit un show particulièrement humble, bon enfant et très énergétique pour leur tournée de leur 50e anniversaire de scène. Bad Boys, bad boys, whatcha gonna do, mais aussi Sweat (A la la la la long), ou encore Boom shaka lakka ont été reprises en cœur par une foule en complètement en phase avec la musique. A noter, la reprise de Three Little Birds pour avoir de nouveau le droit à du Bob, mais aussi la reprise inattendue de YoungWildAndFree de Wiz Khalifa. C’était une première partie parfaite pour enchaîner sur nos superstars nationales du reggae français, Danakil.

Le groupe, un fils et un producteur de Bob Marley dans un même évent

Ils sont partout, chaque année, tout le temps, on en aurait presque marre, sauf que le public en redemande encore et encore. Il se passerait presque des chanteurs Natty Jean et Balik au point qu’il chante à l’unisson sur le tube « Marley » de A à Z sans se rendre compte du souci technique qui empêche momentanément Balik d’entamer le morceau phare du groupe. Les deux MCs lâchent tout de même une énergie incroyable au fil de leur set, quoi qu’on puisse penser de la pertinence de la  florissante scène reggae française dont ils sont la preuve de la  vitalité (ou peut-être est-ce la toujours grandissante consommation de cannabis du pays, on ne sait pas). La chanson Le champ de Roses reste ancrée dans les têtes des festivaliers tout le long du weekend comme un anthem officieux de l’événement.

La nuit tombe, mais pas la vibe avec un Naâman solaire qui apparaît juste après, sautillant partout et lâchant des flows aux roulements incroyables pendant plus d’une heure. Chauffée par son énergie et les concerts précédents, le public suit, enthousiaste, lorsqu’il leur demande de participer. On se baisse et on saute tous ensemble en criant tailladant l’air avec les drapeaux du festival, on lève ses chaussures pour le morceau Skanking Shoes, on fait tourner son Tshirt, voire son soutien-gorge pour d’autres, on chante en cœur pour les refrains de Rebel, I’m Alright, House of Love ou encore Turn Me Loose.

Fin de soirée mystique avec Lee Scratch Perry

La soirée de jeudi se termine en apothéose avec Mad Professor et Lee Scratch Perry, deux papas du dub. Mad Professor commence seul derrière ses machines, offrant un CD et un vinyl au public. Le lunaire Lee Scratch Perry, également producteur de Bob Marley et des Wailers, arrive dans un costume d’une autre dimension digne des icônes psychédéliques de l’Afrofuturisme des années 70-80 pour un concert atmosphérique à la voix distordue, robotique et déchirante à l’outrance. Les deux compères enchainent les remix dub voire jungle de classiques du reggae comme Natural Mystic, Get Up Stand Up, Kaya, Sun is Shining de Bob Marley ou encore Chase the Devil de Max Romeo. Papy Lee Scratch Perry, égal à lui-même à 82 ans, s’allume son joint calmement et continue sa transe chamanique. Le concert se finit, toujours très expérimental, avec les derniers survivants de la journée qui partent vers les campings pour l’after.

Le lendemain matin, c’est sur les quais de l’Ill au bord de l’eau et en dehors du site du festival que commence la musique avec une session acoustique surprise de Naâman devant le bar « effet mer » de Sélestat. Les concerts recommencent à 17h avec les alsaciens The Clockmakers, suivis du beatmaker et beatboxeur international Dub Fx. Ce dernier enregistre sa voix et rajoute des samples en live pour créer des boucles de sonorités dub, jungle voire triphop, dubstep ou drum n bass. Une scène singulière pour un son unique et vibrant, préparant le terrain pour Chinese Man.

Mais avant, c’est retour au gros reggae avec un deuxième passage de Julian Marley avec le groupe the Uprising. Il reprend quelques titres de son père, mais surtout des chansons à lui, aux accents parfois RnB et hiphop.  Puis, c’est au tour d’une autre icône, superstar de la musique de prendre place avec ses musiciens : le mythique Jimmy Cliff. L’héritage immense du monsieur (qui figure au Rock n Roll Hall of Fame aux côtés de Bob Marley, Bruce Springsteen et des Stones etc, bref des potes à lui quoi) se ressent à travers son concert qu’il tient de bout en bout malgré ses 70 ans. Energie incroyable et prophétique, on se croirait à une messe de Harlem, le gospel remplacé par différentes formes de reggae. Transporté, sa voix s’élève avec les ballons et les drapeaux du festival distribués par les bénévoles. Une reprise étonnante du Wild World de Cat Stevens précède les classique Reggae Night, Many Rivers to Cross ou encore HAKUNA MATA (et ouais c’est lui), honorant superbement ses plus de 50 ans de carrière.

Julian Marley danse avec une cigogne

Pendant la pause, l’Ensemble National de Reggae se met à jouer près du bar, amassant la foule. Julian Marley se joint à eux et danse avec un homme en costume de cigogne. Pour la fin de soirée, on quitte le reggae pour passer sur le triphop inqualifiable de Chinese Man sur une scène entre usine et OVNI. On a le droit à un mashup hiphop avec notamment de grand titres comme Can I Kick It de A Tribe Called Quest, calés sur du scratch, avec un peu de bass music entre leurs chansons phares (Get Up, I Got That Tune, Miss Chang…) finissant sur leur featuring avec Trickaz : Opéra.

Dernière scène du vendredi, mais pas des moindres, les français de la P’tite Fumée se sont présentés, dignes héritiers de la Natural Trance d’Highlight Tribe. Sur scène, les instruments tournent dans les mains du musicien central pour mélanger les mélodies et les rythmes, entre deedgeridoo, flute et tamtam pour créer un ensemble harmonieux et puissant pour bien terminer la soirée en tapant du pied accompagné d’un jeu de fumée de la scène… et des spectateurs.

Le samedi rebelote avec d’autres légendes historiques du genre comme Tiken Jah Fakoly ou Johnny Clarke mais aussi nos talents français comme I Woks, L’Enterloop et bien sûr Massilla Sound System. Le festival s’est cloturé sur un feu d’artifice et un after mémorable sous le chapiteau de Pelpass au camping, avant de laisser les quelques 330 bénévoles ranger le site. L’organisation prépare déjà l’édition de l’année 2019 en ayant annoncé deux grosses têtes d’affiche, le groupe anglais UB40 et les français de Sinsimilia, tout en proposant dès maintenant une promotion sur leur pass 3 jours.

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