Un peu plus de six mois après l’ouverture d’un bar identitaire appelé l’Arcadia par le mouvement nationaliste « Bastion social » à Strasbourg, on en est où ?

  • Retour sur l’ouverture de l’Arcadia

Samedi 9 décembre. Alors que l’hypercentre de Strasbourg vit au rythme de son marché de Noël lancé il y a déjà deux semaines, une autre manifestation, moins festive, se déroule aux abords des Halles. « Pas de fachos dans nos quartiers, pas de quartier pour les fachos. » À l’appel de plusieurs mouvements d’extrême-gauche, près de 400 personnes défilent pour contester l’ouverture, le jour-même, de l’Arcadia par le Bastion social.

Ce mouvement, fortement lié à l’extrême-droite radicale, s’est fait connaître quelques mois auparavant seulement : fin mai, des militants identitaires du GUD (Groupe union défense), l’organisation étudiante nationaliste réputée pour ses actions violentes, avaient occupé des locaux vacants au centre de Lyon pour y héberger des « français de souches » sans domicile. Inspiré par le groupe néofasciste Casapound qui s’empare d’immeubles inoccupés de Rome pour y loger des sans-abri forcément italiens depuis 2003, le squat illégal débuté le 27 mai avait été expulsé dès le 13 juin ; un délai court, mais suffisant, pour susciter des vocations parmi la dizaine de Gudards alsaciens qui avaient fait le déplacement…

Dans les mois qui suivent cette occupation, le GUD s’auto-dissout dans le Bastion social, et oeuvre discrètement à s’implanter durablement sur le territoire, ce que l’organisation fait à Aix-en-Provence dès septembre, puis à Strasbourg, à Lyon, à Chambéry avec le soutien du groupuscule fasciste Edelweiss-Savoie et enfin à Marseille. Dans ces villes, le Bastion social ouvre des bars associatifs pour offrir des lieux d’échange sûrs aux personnes qui partagent le goût de la préférence nationale, et coopter des actions de solidarité dédiées aux français (bien que l’organisation n’en ait logé aucun lors de son occupation à Lyon). Dans ces villes, aussi, les ouvertures s’accompagnent de violences.

À Strasbourg, notamment, les craintes des associations manifestantes qui redoutent que le local serve essentiellement « de lieu de préparation d’agressions racistes, homophobes ou à l’encontre d’opposants » sont renforcées dans les heures qui suivent son inauguration. Dans l’hypercentre, vers une heure du matin, un jeune homme français racisé est roué de coups par un groupe d’une vingtaine de personnes : les deux hommes arrêtés sortent du local du Bastion social dont l’un d’eux est d’ailleurs le trésorier. Bien connu des services de police (il s’était notamment illustré lors de la dernière présidentielle en attaquant avec un groupe de gudards, parmi lesquels le président de l’Arcadia, une manifestation « Ni Le Pen, ni Macron » à l’aide de tirs de mortier), ce dernier est condamné à huit mois de prison ferme.

Le président de l’Arcadia (photo : Fermons l’Arcadia)

La semaine suivant l’agression, Roland Ries, le maire de Strasbourg, annonce le lancement imminent d’un appel à projets doté de 500.000€ de budget pour la création d’une centaine de places d’hébergement solidaire ; un budget conséquent apparemment débloqué en trois jours qui manquait pourtant quelques mois auparavant pour aider les centaines de réfugiés qui dépérissaient derrière la gare de la capitale de l’Europe… Dans ce contexte, la décision du maire semble davantage répondre à une urgence politique qu’à une crise sociale.

  • Le point sur ces six premiers mois

Sitôt passée la magie de Noël, les affaires reprennent à l’Arcadia… Le 13 janvier, le Bastion social y reçoit Gabriele Adinolfi, figure de l’extrême-droite extraparlementaire en Italie durant les violentes années de plomb (il a notamment été impliqué dans l’attentat de la gare de Bologne qui avait fait 85 morts en 1980). En réponse, le collectif militant pour la fermeture du local associatif organise une deuxième manifestation une semaine plus tard ; le soir-même de cette manifestation, deux hommes qui sortent du Bastion social agressent un couple qui y avait participé dans le tram F, place d’Islande, et le conducteur du tram qui s’interpose.

Si l’agression d’un homme d’origine algérienne n’avait pas fait réagir beaucoup d’élus, celle d’un employé de la Communauté des Transports de Strasbourg touche le conseil municipal. Dès le surlendemain, il adopte une motion contre la présence de l’Arcadia, et demande à la préfecture d’en acter la fermeture… Sur les réseaux sociaux, les élus frontistes qui se sont abstenus de voter dénoncent la persécution d’une association de solidarité, une association dont les membres du bureau aiment comparer les étrangers à des rats à exterminer, poser avec des armes à feux ou encore dévorer des gâteaux ornés de croix gammées. En février, les inspecteurs dépêchés par la préfecture font chou blanc à l’Arcadia : le bail est légal, et le lieu n’accueillerait que les adhérents de l’association en charge, qui s’émancipe ainsi des normes imposées aux lieux qui reçoivent du public. Le reste tient du droit des associations, et celle-ci, qui se dit de solidarité, ne se tient pas responsable des violences perpétrées par ses membres.

L’intérieur du local (photo : Bastion social Strasbourg)

Suite à la motion adoptée par la municipalité, la plupart des strasbourgeois pense l’Arcadia fermée tandis que les articles de presse sur le Bastion social s’amenuisent. Pourtant, le bar continue de recevoir des invités prestigieux comme Marko Borisavoff pour le Phare, groupe nationaliste serbe en faveur d’une épuration ethnique, le député européen Bruno Gollnisch, négationniste qui a dirigé la campagne de Jean-Marie Le Pen en 2002, et le parti grec Aube Dorée, qui édite un magazine à la gloire du régime nazi, quand il n’est pas occupé à passer à tabac des immigrés avec des barres de fer.

Et puis en parallèle des conférences, il y a les actions… Connaissez-vous Robert ? Ce SDF strasbourgeois est rapidement devenu l’image de l’Arcadia solidaire. Au mois de mars, le collectif se vante d’avoir forcé la porte de l’Hôtel de Ville pour lui obtenir un rendez-vous avec le service social de la municipalité, un rendez-vous avancé mais déjà programmé dira ensuite la Ville de Strasbourg. Aussi, quand le sans-abri obtient un logement début avril, le collectif affirme son influence dans cette affaire sur ses réseaux. Entre temps, une nouvelle agression a eu lieu, cette fois sur le campus universitaire. Le 28 mars à 23 heures sur fond de blocage de l’université, cinq étudiants et un lycéen, tous militants d’extrême-gauche, se trouvent encore sur le campus. Choqués par des affiches collées par le Bastion social sur le site d’apprentissage multiculturel, ils décident de les arracher. Sous quelques minutes, une dizaine d’individus leur tombe dessus et leur porte des coups au visage ; par la suite, deux responsables du Bastion social seront formellement identifiés par les jeunes.

En face, le Bastion crie à la propagande bien-pensante de journalopes bobo-gauchiasses et soumet un récit bien différent, dans lequel ce sont ses colleurs identitaires qui auraient été attaqués par les étudiants antifascistes venus du centre-ville, et ce sans raison apparente ; entre actions violentes et promotion néonazie, le Bastion social veut faire croire à la fumée sans feu (et aux militants d’extrême-gauche équipés de radars ?).

Des livres… Et des casques (photo : Arcadia)

De son côté le collectif « Fermons l’Arcadia, local fasciste à Strasbourg » reste aussi actif, sur sa page Facebook et dans la rue. Dans cette dernière, les militants antifascistes se sentent plus limités qu’encadrés par les forces de l’ordre qu’ils accusent de protéger les identitaires du Bastion social. Fin mai, ses membres se sont donnés rendez-vous place du Château afin de rendre hommage à Dominique Venner, une figure de l’extrême-droite française célébrée pour s’être donnée la mort dans la cathédrale de Paris en 2013 en contestation du mariage pour tous. En plein mois des Festigays, les identitaires ont pu mener leur cérémonie à bien tandis qu’un peu plus loin, les militants d’extrême-gauche étaient bloqués place Gutenberg par un grand nombre de CRS.

Plus dangereux que les fachos, les gauchos ? Contactés à ce sujet, deux membres du collectif pour la fermeture de l’Arcadia confient : « Le but des forces de l’ordre, c’est d’éviter le conflit pour nous protéger, mais c’est déjà supposer qu’on veut aller au contact. Or nous ce qu’on veut, c’est représenter l’alternative sur le terrain, pour continuer à informer sur la fausse solidarité et la vraie xénophobie du Bastion social… » Pour les militants antifascistes, leur interdire cela revient à normaliser la présence de l’Arcadia sur le territoire – quant aux violences les deux militants interrogés (qu’on appellera Lucie et Camille) veulent relativiser l’objet de la violence. « On a envie de croire qu’une façade dégradée, c’est moins grave que des humains tabassés. »

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