A Strasbourg, la vie nocturne n’est pas toujours la plus active du monde. Concurrence exacerbée entre les établissements de nuit, collectifs contre les nuisances sonores et actions de la ville et communication pour brider le niveau de décibels passé 22h, pas ou peu de vente d’alcool après 1h dans les épiceries… Il n’empêche que toute une série d’acteurs se démène chaque soir, weekend ou non, pour proposer une offre festive de qualité passé le gong de minuit. Parmi eux, les portiers des bars/clubs.

En passant devant sur le chemin de votre lit ou en fumant une cigarette entre deux déhanchés déchainés, vous avez surement pu les voir, souvent serein et assurés, les bras croisés, postés devant l’entrée de leurs établissements. Ils vous ont peut-être même « chuté » violemment alors que vous faisiez porter les éclats de voix de votre groupe de pote bien au-delà de la limite du raisonnable, affichant votre relative ébriété aux oreilles des voisins.

Ce phénomène de fermage de gueule s’est révélé très marquant pour les strasbourgeois, au point qu’il est courant d’appeler les portiers/videurs/physionomistes… « Chuteurs ». Silence ! dans les rues de Strasbourg et au-devant des bars à la fermeture tardive. Rencontre avec l’un de ces régulateurs de décibels humains.

 

Albin est le portier du Fat (Black Pussy Cat Bar) depuis plus de 5 ans. Ça fait quelques années maintenant, ses clients, habitués ou non, le surnomment « chuteur ».

« Ce n’est pas de moi ! On est devenu des chuteurs avec mon collègue et ceux de quelques autres bars (Elastic bar et autres établissements de nuit). C’est ce qui en a découlé de notre chutage intensif. C’est toujours plus agréable que « gros con » ! C’est par rapport aux riverains », explique-t-il. « On est obligé demander aux gens qui sortent fumer dehors de faire doucement. Au bout d’un moment on est forcé faire des gros CHUUUUUT pour calmer tout le monde. C’est devenu une sorte de leitmotiv, d’où le nom chuteur. »

Le terme s’est installé tout seul, du comportement d’Albin et de ses collègues. Sans que cela change leur statut professionnel, mais il faut avouer que ça a quand même plus de classe. Nos chuteurs ont du talent. « A la base on est des portiers, on est là pour accueillir les gens. On reste la première image de l’établissement et en même temps on a pris ce rôle particulier de « chuteur » en lien avec le respect voisinage. On est conscient qu’il y a des voisins, on fait en sorte d’éviter que les gens crient. Enfin, on essaye en tout cas. Au bout d’un moment, un gros CHUT s’impose. Tu as dû déjà l’entendre. »

Effectivement, j’en ai déjà été victime, que ça soit au Fat comme devant d’autres bars. Je lui demande de quand date cette nécessité d’utiliser le « Chut » à l’instar des salles de classes ou de cinéma. « Ça a commencé à partir de l’interdiction de fumer dans les bars. Du coup, les gens sortent dehors, font la fête, mettent de la musique, parlent fort etc… C’est notre job de réguler le bruit à l’extérieur. Ça se passe généralement bien. »

« Avant je travaillais dans d’autres bars », se souvient-il. « On n’était pas obligé de chuter, vu que les gens pouvaient fumer à l’intérieur. Ce n’était pas encore un élément intégré aux critères de la ville. Je l’ai plutôt bien vécu le changement. De toute façon il faut s’adapter. Pas le choix ! On est là pour faire un taff, on essaye de le faire le mieux possible, avec le sourire bien sûr ! On vend la fête en même temps. »

Tu as un compteur à décibels ?

« Absolument pas. C’est à l’oreille ! Je ne sais pas si elle est absolue (rires), mais on essaie de réguler comme on peut, en demandant aux gens de chuchoter par exemple. »

Déjà eu des soucis avec les voisins ?

« Bouaah… Nooon… Après, si les voisins viennent nous voir, à nous de réagir avec la clientèle en leur demandant d’aller plus loin pour ne pas gêner s’ils veulent s’exprimer à gorge déployée. Dès fois, même en chuchotant, ça créé un brouhaha et dans notre rue ça résonne. Place d’Austerlitz, ça résonne beaucoup moins, c’est plus ouvert, il y a de la verdure, peut-être que ça joue. »

« Au bout de 5 ans, on connait le voisinage, forcément. Ils sont très agréables ! On se salue, on se connait. S’il y a des dérapages, on communique. On est adultes, on est grands, nous on essaye de faire le maximum, après, ce n’est pas toujours évident… mais même s’il y a du bruit, ils nous entendent chuter, ils savent que l’on fait notre travail. Pareil à la fermeture quand on fait circuler et rediriger les gens vers les afters. Avec les voisins, ça vient avec le temps, c’est une relation qui se construit. Les retours ça peut être « oh bah hier soir ils étaient un peu excités ! » ou encore « Vous aviez du monde mais ils étaient calmes ! »… c’est des petites choses comme ça, rien d’extraordinaire.»

Il y a un protocole officieux du chutage. Albin commence par leur dire de faire attention. Souvent quand un petit groupe commence à chuchoter, ils commencent à se parler dessus, crescendo toujours plus fort. C’est normal surtout à 2/3H du matin. « Du coup, on retourne les voir, on lâche une petite blague, ils s’excusent… On n’est pas là avec le bâton quoi. Mais dès qu’il y a un peu de brouhaha, « merde ! Faites attention quoi, ça fait 10 fois que je répète la même chose ! » Au bout d’un moment, Albin lâche un gros CHUT et le bruit s’apaise d’un coup, laissant un court instant de tension dans la ruelle, suivi de quelques moues bougonnes, de petites réflexions en éteignant une cigarettes et d’excuses en rentrant dans le bar. « On doit en faire beaucoup, parce que le silence ne dure pas très longtemps. »

« Il y a des fois des gens qui râlent parce qu’ils estiment que c’est leur droit une fois qu’ils sont dans la rue. Il suffit de prendre un peu le temps d’expliquer qu’il faut respecter un peu le voisinage. S’il y a des gens qui viennent chanter sous sa fenêtre, il va PEUT-ÊTRE pas être très content », précise Albin. « Mais c’est souvent sous l’emprise de l’alcool. Si on se revoit le lendemain ou quelques jours après, il me dit « wah désolé, j’étais bourré, j’ai fait le con » et ça se passera bien. On n’est pas là pour emmerder les gens. On est là pour réguler le son. Je suis conscient que les gens sont là pour faire la fête. On n’est pas dans une cour d’école à la fin de la récré, où il faut rentrer en rang d’oignon où il faut se taire etc… »

Il a souvent quelques rebelles du « chut »

Un sourire, une blagounette et un respect mutuel avec les clients, c’est la recette miracle des chuteurs pour que tout se passe bien. « Je respecte mes clients, je ne les prends pas pour des idiots (des cons vulgairement parlant). En général, du coup les gens me respectent aussi. Ça va dans les deux sens. Mais c’est quelque chose qui ne marche pas que dans les bars. C’est pareil dans la société en général, c’est la base. Pour autant, je ne suis pas là pour faire l’éducation des gamins. Je les recadre pour le bienêtre du voisinage… et du mien du coup ! Parce que sinon c’est moi qui chopes des emmerdes après ! Si je n’ai pas envie d’avoir d’emmerdes, j’essaie de faire mon travail du mieux que je peux. »

Il y a un aspect éminemment social à ton travail et une forme d’équilibre de vie de quartier, j’imagine ?

« Bah oui, je ne suis pas planté là comme si c’était une porte de prison. Tu salues les gens, que tu ne les aies jamais vu auparavant ou qu’ils fréquentent le bar depuis plusieurs années. Tout le monde au même tarif ! Si on te tend la main, tu la serres. Il n’y a pas de chouchou, pas de ceci, pas de cela… Forcément, il y a des affinités, mais ça ne change pas la façon de faire. Sinon si tu commences comme ça tu perds la boule.

Un pote à moi qui arrive, qui est fracassé, quand je lui dis non, c’est de la même façon que quelqu’un que je ne connais pas ! Je te dirais, c’est même parfois un peu plus simple. Même s’ils ronchonnent un peu, ils te connaissent. Je suis un mulet, je change rarement d’avis et ils le savent ! Les collègues des autres établissements aux alentours viennent souvent boire un coup à la fin de leur service pour se détendre. Forcément ça créé des liens, tu parles un peu des mêmes choses…»

C’est quoi la journée type au taff ?

« Tu arrives, tu dis bonjour à tout le monde et tu t’installes. Et quand tu finis, tu vérifies que tout va bien, tu bois peut-être quelques coups avec les collègues, tu débriefes un petit peu à chaud, on partage un petit moment. Pendant les jours de congé, je me repose. Bien sûr je sors un peu… mais j’essaie de récupérer un rythme de jour, sinon tu deviens un vampire. Faut voir un peu le soleil, même si ce n’est pas simple. Je ne suis pas vieux, mais pas tout jeune non plus. Alors il faut essayer de profiter de la vie de famille.»

Quand les gens arrivent à la porte, tu improvises ou tu as une sorte de protocole ?

« J’improvise. Les gens me connaissent, j’ai ma personnalité ! Après on aime ou on n’aime pas… On sort des petites blagues. Ça fait prendre la température du groupe, histoire de voir si la bonne humeur est là ! Ça sort tout seul. C’est au feeling ! Dès fois, juste un sourire ça suffit à débrancher le truc ! Les gens quand ils sortent boire un coup ce n’est pas pour s’emmerder, c’est pour passer un bon moment et s’amuser. Après, il y a des gens qui sont plus extravertis, d’autres plus timides, à moi de jauger et d’interagir en conséquence. Il faut composer avec tout le monde, ça fait partir du job d’essayer de sentir les gens.»

Une habituée vient lui faire la bise, comme pour devancer ses propos : « Avec le temps, on connait un petit peu les clients… Ça fait assez longtemps que je traine à Strasbourg, du coup, on connait forcément pas mal de monde.

Forcément tu es amené à refuser des gens. C’est parce qu’ils arrivent trop tard ou alors ils ont trop bu et ils sont chaud à continuer la soirée… du coup parfois ils ont un peu du mal à comprendre ! Mais si moi je m’énerve parce qu’ils sont énervés, ça met de l’huile sur le feu ! Je reste calme, j’explique pourquoi et comment et en règle généralement ça se passe bien.»

Et dès fois ça se passe mal ?

« Malheureusement, depuis que je suis là, ça s’est toujours bien passé » lâche-t-il fièrement en esquissant un sourire. « Si tu veux on demande à mon collègue Fabrice, il est là ! » Son collègue confirme. « Non sincèrement, rien. » Je lui avoue qu’effectivement, moi non plus, je n’ai jamais eu ou vu de soucis au Fat. « Et bah voilà, parfait ! Tu réponds à la question, merci, ça me fait plaisir ! »

« Bien sûr, il y a eu des mécontents qui ont levé la voix, mais jamais d’incident extraordinaire. C’est à la télé ça, dans les westerns ! On est à Strasbourg, pas au far west ! Il y a des gens qui ont un peu bu bien sûr… Tu peux toujours tomber sur des spécimens… Mais je touche du bois, j’ai de la chance ! Pourvu que ça dure ! J’espère que si tu écris ça, il y en a pas qui vont venir en mode « tiens on va aller lui casser les couilles ! » Je compte sur toi pour mettre ça avec humour et tendresse. Sinon je t’en voudrais personnellement (rires). » Le message est passé j’espère.

« Au maximum, ça reste des mots un peu virulents et des gestes à deux trois mètres. Ce n’est pas mon métier de me bagarrer. On est là pour vendre la fête. S’il y a pu avoir quelques soucis, je ne veux pas y penser, sinon ça devient un traumatisme. Je ne viens pas au boulot la boule au ventre en me disant que ça va mal se passer, sinon je suis foutu ! »

Chuteur, comme beaucoup de métiers de nuit, c’est des horaires pas toujours évident à vivre. « Je travaille du mercredi au samedi. De 22h à 4h. Chaque jour est différent ! Tu ne sais jamais comment ça va se passer. Tu vas arriver un mercredi et tu vas avoir du monde et le samedi nada ! Et inversement en fonction des semaines. C’est génial, parce que ce n’est pas monotone. Tu arrives au boulot et tu ne sais jamais si tu vas avoir une ambiance de feu ou 20 personnes. C’est ce qui met un peu de piment dans ce métier. Quand il y a des événements, comme une soirée Contretemps ou Pelpass par exemple, c’est sûr que ça va ramener un peu plus de monde et que tu vas avoir du taff. Et tant mieux ! Mais tu ne peux jamais vraiment prévoir la fréquentation. »

« On préfère quand il y a monde c’est sûr ! Je ne me lève pas pour aller au boulot et me faire chier ! Sinon autant rester dans son canap’ quoi. Quand il y a du monde, tu es content, ça veut dire que l’établissement est fréquenté, il y a une certaine fierté aussi. Et puis quand il y a du monde, il y a forcément quelques habitués ou des gens que tu connais. C’est tout de suite plus sympa. D’un coup tu regardes la pendule et hop ! Bon bah voilà, Messieurs-dames, on va devoir fermer la boutique, il faut y aller. »

Qu’est-ce que tu préfères comme soirée ?

« Quand les gens arrivent et repartent avec la banane ! Qu’ils soient 25 ou 200, forcément c’est la soirée idéale, parce que tout le monde est content. Ce que j’aime bien, c’est qu’ici on accueille tout le monde. Ça peut être des étudiants de 18 ans comme des hommes d’affaires etc… On n’a pas un type de public particulier. Tout le monde vient, rentre, repart, des avocats, des cuistots, des ouvriers, des chômeurs, des putes, des « pédés » comme dirait Coluche. Tout le monde se mélange. C’est chouette. Ça fait des rencontres et des échanges entre des gens de différents milieux.

Quand on se sent bien dans un endroit on s’y attache et j’y suis très attaché. En plus je suis arrivé quasiment à l’ouverture… C’est un peu le bébé qu’on a vu naître et grandir, qu’on a bien allaité même… La soirée la plus agréable, c’est quand les gens partent à la fermeture avec un grand sourire en me disant « on a passé une bonne soirée ! » Ça vaut tout l’or du monde ! Pas besoin de plus. Un petit au revoir à la fin et c’est bon. »

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