Considérés comme des délinquants aux yeux de la loi et des vandales aux yeux d’une partie de l’opinion publique, les graffeurs sont pourtant une partie intégrante et originale de la culture hiphop. A l’heure d’un double discours institutionnel entre un street-art subventionné et la répression du graffiti sauvage, indépendant, libre et insolent, on a voulu rencontrer des jeunes artistes de rue strasbourgeois pour connaître un peu l’état des lieux de cette pratique dans notre ville et ses controverses. Peindre les murs de sa ville est-il un vulgaire acte de dégradation ou une sorte de version urbaine des Grottes de Lascaux ? Nos graffeurs sont-ils de nouveaux Basquiats ou de simples petits cons vandales marginaux ? Comment vivent-ils leur pratique, entre art, sport, jeu et vandalisme ? Rencontre immersive avec les membres de deux crews strasbourgeois qui tapissent la ville de leurs bombes depuis plusieurs années.

NB : les noms ont été changés.

  • De l’art rupestre à l’art urbain ?

L’histoire de cette rencontre commence la veille d’une session de peinture avec le groupe de graffeurs. Ayant pris contact avec plusieurs membres d’un crew strasbourgeois, je dois être prêt un dimanche matin à 11h. Connaissant un peu l’état d’esprit de ce genre de lascars, j’ai quelques doutes sur leur ponctualité, voire sur leur présence.

Le samedi soir confirme un peu plus mes doutes alors que j’en croise un par hasard dans un bar. « Mais ouais mec, t’inquiète ! 11h pétante on se capte et on va te montrer comment ça se passe ! » s’enthousiasme Mathis. « Même si je suis sûr qu’Alexis ne se pointera pas, tu peux être certain que moi je serais là ! » m’assure-t-il en vannant son camarade.

Le lendemain tout commence difficilement. Mathis ne répond pas, je tombe direct sur répondeur. Essayons Alexis, sans grand espoir. Je suis surpris, c’est lui qui m’appelle le premier. « Ouais gros, c’est un peu dur là ce matin… » m’avoue-t-il. « Ça va être compliqué pour 11h, je crois. On est en ville, faut juste qu’on passe à la boulangerie sinon on va mourir. Retrouvons-nous plutôt dans genre 30 minutes-1h, je te tiens au courant. » Ça m’arrange complètement.

Une fois en ville, je retrouve donc Alexis et deux de ses amis issus d’un autre crew. Jules et Maxence font partie de la génération d’en dessous. Le groupe a prévu de m’emmener au Port du Rhin pour faire une fresque, se balader un peu et discuter tranquillement. Après, un petit quart d’heure à vélo, on arrive entre les rails. On marche entre les rames de fret, pour grande partie déjà colorées d’œuvres parfois très ambitieuses. D’ailleurs, ce que nous cherchons, c’est une place. Le choix du spot est primordial.

Premièrement, il faut être relativement à l’abri des regards pour ne pas se faire griller, avec de préférence des routes de fuite pour le pire des scénarios (se faire arrêter). Ensuite, il faut trouver un espace assez large avec une surface importante et à la bonne hauteur, pouvoir vraiment peindre dans des conditions idéales. Il ne faut pas nécessairement qu’il soit vide, mais c’est mieux.

On évite de peindre par-dessus les œuvres des autres quand même, surtout celles des anciens, question de respect. Après, il paraît que ça fait partie du jeu aussi et puis dès fois, il y a des « collègues » qu’on n’aime pas trop, où des œuvres que des potes ont bien ratées, alors on peut se le permettre. Avec le soleil déflagrant du début d’après-midi, on est aussi à la recherche d’un peu d’ombre.

On marche pendant ce qui semble être une bonne demi-heure. Ils me présentent rapidement quelques œuvres d’artistes qu’ils connaissent, se marrent quand ils aperçoivent des œuvres à eux ou de leurs potes, en particulier celles dont ils ne se souviennent pas. Tels des athlètes en préparation pour une compétition, ils s’échauffent à coups de marqueurs type Posca et de « Baranne » (tube de cirage rempli de peinture). Sans faire exprès, Jules a « bité » (imité le style) la première lettre du blaze (nom d’artiste, du crew ou mot reproduit) d’un ami. « Ah merde ! Bon bah autant continuer hein ». Il finit le tag.

On décide de s’arrêter à côté de l’eau du Bassin des Remparts derrière quelques rames. Pas d’ombre, mais c’est un peu plus frais. A peine le temps de sortir les sprays que Maxence remarque un détail important : «Eh les gars, en fait, on peut voir nos jambes depuis un bateau par-dessous les trains. » Comme pour confirmer ses craintes, quelques secondes après, Alexis devine un bateau de la gendarmerie qui approche. Petite décharge d’adrénaline, on se regarde, on se planque le long des roues des rames, le seul endroit à l’abri de la vue depuis la rivière. Le bateau passe, le court moment de stress s’évapore et le groupe continue comme si de rien n’était. « Easy, ça passe », lâche Jules, complètement serein, bombe en main. Après, une rapide planification à vue d’œil de la fresque, ils s’y mettent.

Entrecoupé de quelques pauses clope et flotte, ils procèdent relativement méthodiquement. C’est du freestyle, un peu à l’arrache mais l’expérience est là, alors la fresque se dessine très naturellement. « Plutôt orange pour les contours et noir violet blanc pour le remplissage ? – Ouais ok, et un peu de vert pour les détails. » A l’œuvre, ils discutent peu, à part quelques vannes et des discussions sur l’avancée du graffiti en cours de réalisation. « Ah je m’en suis bien battu les couilles de mes contours moi ! » admet Alexis, sentant monter la fatigue de sa soirée d’hier et la chaleur tabassant nos cranes. Une fois les lettres de leurs crews fraîchement posées sur la rame, ils ponctuent l’ensemble de petits éléments adjacents, comme la date, leurs blazes personnels et une référence à Mathias, qui a enfin manifesté son réveil tardif par téléphone.

Il reste encore un peu de peinture dans les aérosols. Avant de rejoindre Mathias sur le campus, le trio pose un « flop » (lettres généralement arrondies et sans remplissage) sur la façade d’une rame adjacente. C’est plus rapide, mais ça rend quand même assez propre de mon point de vue de non-initié. On ramasse le matériel et les affaires avant de retrouver les vélos pour s’installer quelque part pour l’interview.

Arrivé au campus, on attend Mathias pendant une bonne demi-heure. Au moment où l’on s’apprête à partir, il arrive, solaire et décontracté, encore un peu bourré de la veille avec une bouteille de reste de Jack Daniels à la main. « Bah alors les gars, on va graffer ? C’est quoi le plan ? Vous avez une petite mine je trouve ! » On le regarde, sidérés, avant d’éclater en fou rire. Ça charrie à tout va : « Alors, c’était bien ? – Une des meilleurs sessions de ma vie gros ! – Bah ouais, surtout parce que t’étais pas là… »

On se dirige dans un endroit plus à l’abri pour discuter. Avant de sortir du campus, Mathias, un peu dégoûté de ne pas avoir pu prendre part à l’expédition, aperçoit le graff d’une connaissance qu’il aime moyennement. Sans gêne, il prend le reste des bombes et recouvre rapidement le blaze avec le nom de son crew et de ses potes, pas tout à fait consentants mais hilares. Le chemin de retour se fait à pied ou à vélo, en fonction de la capacité (relativement faible) de Mathias à rester stable sur le porte-bagage. Je prends le temps de discuter avec eux tranquillement avant de filer et de les laisser se reposer ou taper le début de l’apéro en ce milieu d’après-midi.

  • Lifestyle, codes et état des lieux de la « graffsphère » de Strasbourg

Au programme de la discussion, lifestyle et codes du milieu et l’état des lieux de la « graffsphère » de Strasbourg. Intéressant de constater que, réunis autour d’une pratique, se sont regroupé des jeunes bien différents les uns des autres, au point de vue sur leur activité comme sur la vie, qui varie en fonction de chacun, même au sein d’une même équipe

Depuis combien de temps graffez-vous ?

G1 : Ça doit faire 5 ans de manière plus ou sérieuse en fonction des périodes. Wah déjà 5 ans, c’est vrai ça…

G2 : Ma première pièce c’était il y a 12 ans ! Puuutain… Et depuis 6 ans un peu plus sérieusement. On s’y est mis pendant la période Fischer, où le lieu était encore relativement accessible. C’était fou. Maintenant, c’est un peu plus chiant.

G3 : Perso, ça doit faire 3 ans que je m’y suis mis un peu plus sérieusement.

G2 : Mon frère faisait du break, et du coup du graff aussi, je suis allé graffer avec lui et j’ai chopé le truc.

G4 : Moi, je m’y suis mis depuis 3 ans aussi. J’ai vu des gars qui posaient, j’ai trouvé ça stylé, j’en faisais déjà sur papier pour le kiff. J’avais déjà fait quelques trucs quand j’étais petit genre CM2/6e, on avait chopé quelques bombes avec des potes.

Ils signifient quoi vos blazes ?

G2 : Ça veut dire mille trucs hein, en vrai tu trouves une idée sur le spot, tu te dis « oh vasy on fait ça » et c’est bon.

Quel genre de merde a déjà pu vous arriver lors de sessions ?

G2 : Bah se faire péter par les flics PAR EXEMPLE ! Certains d’entre nous on déjà eu quelques condamnations…

Quels seraient les codes du milieu, quand tu poses un truc par exemple ?

G4 : C’est au feeling, tu t’éclates quoi. On met la date pour que les passants voient de quand date la pièce, et puis même pour toi au cas où tu ne te souviens plus. Quand tu poses des pièces en étant saoul, vaut mieux mettre la date !

G2 : Où alors tu mets des punchlines et tu rigoles en repassant devant.

G3 : Genre toi, quand tu poses des noms d’actrices porno.

G2 : C’est vrai, j’adore ça. En mode Elsa Jean I Love You. Elle est grave bonne.

G1 : On met la date sur les frets surtout, vu que les pièces vont bouger. Ou alors juste un petit chiffre pour le style.

Vous repassez sur les autres ?

G1 : Rarement, et ce n’est pas une question d’ancienneté. Les vieux graffs on évite de repasser dessus d’ailleurs, c’est les anciens, des gros noms, même si la fresque s’est usée avec le temps, comme un spectre sur le mur.

G2 : Ça dépend COMMENT c’est un spectre. Si c’est un spectre SPECTRE et que y’a plus d’autre place… Frère, rien à foutre, désolé.

G4 : Mais c’est comme tout, il y a le respect des aînés, normal. S’il y a un daron qui a posé une pièce il y a 10 piges, tu ne peux pas la faire sauter comme ça… Surtout si c’est pour faire un vieux « flop » par dessus.

G2 : Désolé, s’il n’y a plus de place, je m’en fous, je prends. Ça fait partie des règles. A Panam, il y a des gars qui peignaient sur des trucs de mecs qui sont mort juste « parce qu’ils peignaient plus ». Bah, il est mort, normal qu’il ne peigne plus…

Petit lexique svp ?

G4 : Un flop, c’est juste un style. Le reste, pour moi c’est du graffiti. Après, il y a plein d’appellations. Quand tu fais une grosse pièce construite avec des beaux contours etc… Tu dis ce que tu veux. Quand tu signes seulement, c’est un tag.

G2 : Il y a quand même quelques règles. Tu repasses un tag avec un flop, un flop avec une pièce et si tu fais un vrai beau truc avec un fond etc, tu peux repasser une pièce.

G4 : Quand tu repasses, vaut mieux faire bien. C’est sale de laisser transparaître la pièce du dessous par exemple… donc en général, tu mets un fond avec de commencer. Même si franchement on ne le fait pas tous…

G2 : Ça, c’est sur le papier, en vrai on ne le fait pas trop (rires) ! Nique sa mère le fond.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus la dedans ?

G1: Avoir du vernis à ongle tous les jours.

G2 : Moi, c’est de voir mon nom écrit.

G3 : Tu fais des trucs partout et après en te baladant tu revois ce que t’as fait et tu regardes ceux des autres, c’est toujours marrant de voir les blazes des potes là où on passe.

G2 : Ça fout les nerfs quand les autres chopent un spot que tu voulais faire ! C’est pour ça que c’est dur d’arrêter. Tu crois que tu vas arrêter, mais tu peux pas.

G1 : C’est aussi pour délirer avec le potos en bonne partie. Tu passes ta nuit à roder avec tes potes. Limite les meilleurs moments, ce n’est pas quand tu es en train de peindre. Perso, je vais de moins en moins aller peindre seul parce que ça me fait chier.

G3 : Ça fait des souvenirs, il y a plein de petites anecdotes qui en sortent. Une fois, j’avais oublié mon phone sur l’autoroute de nuit. Je m’en rends compte quand on arrive aux vélos. On retourne tous et on cherche pendant longtemps avec les flashs des autres téléphones et on arrive enfin à le retrouver, troooop bien !

G4 : En soit, c’est juste un délire artistique différent, certains préfèrent sur du papier, nous on a cette petite adrénaline en plus, c’est plus marrant. T’es dehors la nuit, c’est cool. Ou quand tu tag de jour, les gens ils te matent tous bête. C’est peut-être ça qui rend accro’ le plus: le fait d’avoir un peu la pression. Tu sais que tu ne peux pas vraiment le faire « à la vue de tout le monde » quoi.

G3 : Et puis tu vois la ville autrement, tu te balades la nuit, tu vois des endroits que t’aurais jamais visité sans la peinture…

Vous allez sur des spots légaux dès fois ?

G3 : Ouais carrément, c’est des endroits où tu peux vraiment prendre ton temps pour faire des belles pièces. Tu peux t’entrainer. Ou juste se taper des délires, genre s’insulter sur un mur avec le gars juste à côté de toi pour le fun.

G2 : Les frets c’est vraiment cool. Les stores aussi.

G3 : L’autoroute, faut faire vite, y’a plein de gens qui passent…

G2 : En vrai l’autoroute, j’ai capté, on dit que c’est des trucs qui vont vite, mais c’est le type d’endroit où je reste le plus longtemps généralement.

G3 : Ouais, mais dans ta tête t’es quand même speed. 1h30 sur un store contre 1h30 sur une autoroute… rien à voir, tu vas devoir te baisser vite au passage des voitures etc.

Vous en avez fait en dehors de Strasbourg ?

G4 : Ouais quelques fois. C’est un plaisir, quand tu vas dans une autre ville, tu ramènes ou tu achètes quelques markers et tu poses quelques trucs. Comme ça si jamais tu repasses dans la ville ou même sur les réseaux sociaux genre Instagram, tu peux revoir passer ta pièce par hasard, c’est fou.

G3 : Il y a toujours ce côté rencontre. On est à HdF, on voit un tag qu’on n’a jamais vu et d’un coup, on voit le gars qui revient pour le finir. On sympathise avec le gars et on traîne avec lui un peu après !

G4 : Mais ça reste le genre de truc ultra-confidentiel, genre t’affiches pas sur ta tronche que tu graffes… les gens ne s’en rendent pas compte.

G2 : Mais les graffeurs reconnaissent les graffeurs.

C’est quoi les spécificités de Strasbourg en terme de pratique du graffiti?

Tous: LES KEUFS !

G4 : C’est une sacrée spécificité ça.

G1 : Il y a beaucoup plus de répression à Strasbourg que dans d’autres villes. Et puis ça efface beaucoup beaucoup. Les trains se font nettoyer de ouf alors que dans d’autres villes ce n’est pas le cas.

G4 : Dans les grandes villes, ils font moins chier. A Strasbourg, ça reste une petite ville, ils veulent garder une bonne image parce qu’askip « Capitale Européenne » blablabla, ville archi-touristique etc … Quand tu fais un truc en ville, si t’as pas pris une photo de ton truc avant une semaine, c’est mort quoi.

G2 : Dès fois, tu fais UN spot et tu ne sais pas pourquoi mais, celui-là va rester même pas une semaine. Et un autre 5 ans.

G1 : En vrai, il n’y a pas beaucoup de vrais graffeurs. Il y a plein de « toys », de types éclatés et tout.

G4 : En vrai, il y a en a, ils sont juste moins actifs ou ils ont bougé de Stras. Il y a 5 ans, il y avait déjà plus de monde. A ce moment-là, vous étiez les jeunes et les anciens peignaient beaucoup.

G3 : Le truc à Stras aussi, c’est que comme tout se fait effacer, on n’a plus trop d’intérêt à aller au centre-ville. Les graffeurs de Stras’ vont aller en périphérie. Sinon tu sais qu’en trois jours ou deux semaines ton truc est parti quoi.

G2 : Les geu-ta sur les gouttières, poubelles etc ça peut rester, mais les pièces, souvent c’est plus compliqué…

Que pensez-vous de la politique locale dans le street-art à Strasbourg et des œuvres subventionnés/commandées ?

G2 : C’est é-cl-a-té.

G1 : Moi je les comprends les types. Ils vont gratter des thunes. A un moment faut bouffer. Après, je trouve que c’est un peu du foutage de gueule de la part de la ville. D’un côté, nous on se fait courser tout le temps, on se fait embrouiller par les keufs, si tu fais une belle pièce au centre-ville, elle va forcément sauter… et après ils payent des types pour peindre des trucs… bon.

G4 : Le plus drôle c’est qu’ils te disent que tu as des murs d’expression libre, « allez peindre là bas les gars ! » Sauf qu’il n’y a que des gros artistes légaux et subventionnés qui font leurs pièces et à qui on paye la peinture. Si toi tu arrives, ta pièce elle saute dans la semaine, voire tu te fais embrouiller par eux parce que tu repasses sur leur truc.

G2 : Et puis c’est toujours les mêmes qui sont payés… Si nous on vient et on leur demande si on peut faire une pièce, on va se faire envoyer chier tout fort. Ils vont tout de suite nous arrêter. En mode « Ahhhh en fait c’est toi qui tag comme ça gros bâtard. »

G1 : C’est une vision vachement bourgeoise de vouloir contrôler l’expression murale, les graffeurs, le mouvement etc. Du coup, forcément je trouve ça pété. Après comme dit je comprends les graffeurs, c’est sûr que si t’as l’occasion d’en faire ton taff… tu ne vas pas cracher dessus. Mais ça perd son sens vandal, incontrôlable etc.

G2 : Frère, si on me paye des sprays, moi je dis ok.

G1: Pour moi, c’est un délire gratuit et libre. Tu chopes ta peinture, tu vas peindre où tu veux et tu ne demandes rien à personne. Tu fais juste ton bail de manière complètement autonome de tout. C’est comme ça que je trouve la chose intéressante, c’est ce qui me fait kiffer.

Vous avez une perspective politique autour de votre pratique du Graffiti ?

G1 : Aujourd’hui, il y a plein de choses à faire, de manières de vivre en dehors de tout cadre, de contrôle institutionnel. Tu vois comment la ville fonctionne avec le graffiti ? Elle fait ça pour « être dans le coup », mais tout est contrôlé. Perso, je suis anarchiste, j’le baise l’état. Je suis dans ces bails là quoi. Je ne veux pas qu’il contrôle des choses, je veux le détruire.

G2 : J’aime quand tu dis ces mots doux.

G1 : Il n’y a pas trop ça à Strasbourg, mais dans la plupart des mouvements autonomes des grandes villes, il y a plein de graffeurs. Des grosses équipes qui posent même plus des blazes, mais de trucs politiques. Bon, perso je trouve ça un peu pété, mais bref.

G2 : Ouais nous aussi t’inquiète, on milite.

A part, le fait de pouvoir se faire arrêter, c’est dangereux le Graff?

G1 : Le nombre de fois où on aurait pu mourir en graffant… Quand tu te fais courser par les keufs sur l’autoroute euuuuuh… c’est un peu risqué. Pareil, quand t’es sur une voie ferrée ou sur un échafaud, c’est sûr que c’est chaud…

G2 : Mais après on le sait. Quand tu prends un risque ou pas, c’est toi qui décide.


Pour pousser la chose un peu plus loin, on a également pu rencontrer un graffeur pour discuter plus largement avec lui de son parcours et de sa pratique.

Tu dessines depuis longtemps ?

Ouais, j’ai toujours dessiné, je suis étudiant en art aujourd’hui. Je dessine un peu de tout, depuis que je suis petit.

Comment en es-tu venu à graffer ?

Depuis que je suis gosse, je kiffe dessiner des lettres, de différents styles, différentes formes… J’aime bien la calligraphie. Et puis je voyais les plus grands graffer, je trouvais ça cool. J’ai fait mon premier graff à l’époque du collège, en sixième, c’était avec des potes. Je me souviens, on est allé choper des bombes et on a fait ça en pleine journée dans un quartier résidentiel, sur un mur au hasard, à même le trottoir. En vrai, on ne savait même pas ce qu’on foutait, c’était n’importe quoi (rires). Forcément, on s’est fait griller, quelqu’un a appelé les flics et on s’est fait choper au bout de 10 minutes. On était jeunes, maintenant on en rigole. C’est un bon souvenir.

Quand est-ce que t’as réellement commencé le Graffiti ?

Je suis vraiment rentré dans le délire au début du lycée, en seconde. C’est à ce moment là que j’ai rencontré mes collègues actuels. Eux, ils étaient déjà à fond dedans. Pour te donner un exemple, ils gardaient l’argent de la cantine et au lieu d’aller manger, ils allaient acheter de la peinture avant d’aller graffer des petits spots. Les mecs étaient trop chauds! Du coup, j’ai commencé à traîner avec eux et depuis, on peint ensemble.

C’est quoi ton rapport personnel au Graffiti ?

Je prends ça comme un kiff, c’est un délire comme un autre. Perso, je préférerai graffer comme si de rien n’était, à visage découvert. Quand tu montres aux gens que t’es en train de prendre plaisir à faire ce que tu fais, c’est limite s’ils n’y prêtent pas MOINS d’attention que quand tu te mets en mode cliché vandale, capuché, avec des vêtements sombres et un air stressé ! Les gens vont être plus méfiants et vont moins apprécier ce que tu es en train de faire. Dans l’idée, je préfère justement graffer la journée que la nuit: je kiffe l’instant, les passants le ressentent et des fois ils s’arrêtent, ils me posent des questions, on discute.

Ça m’est même déjà arrivé de dédicacer des gens qui sont venus me parler alors que je posais, je trouve ça marrant. Et puis au moins, la journée, au centre-ville, t’es une aiguille dans une botte de foin, tu fais deux trois rues en speed et t’as disparu. La nuit, en périphérie, t’es tout seul. Tu auras beau courir, si les flics t’ont grillé c’est quasiment sûr qu’ils te choppent.

Tu utilises quoi comme matos?

J’utilise différents styles d’écritures et différents outils, pas forcément des bombes ou des marqueurs. J’aime bien coller des stickers avec mon blaze par exemple. Au moins, les gens s’en foutent: tout le monde colle des stickers. J’utilise aussi la craie. Pareil, les flics n’en ont rien à faire d’un tag à la craie (rires). Je dis ça, mais bien sûr, il faut quand même rester vigilant et pas faire n’importe quoi.

Strasbourg, c’est une bonne ville pour graffer ?

Franchement, ouais: rien que de me balader dans Strasbourg, je kiffe trop. Il y a plein de beaux endroits. C’est une ville qui m’inspire. Et puis c’est assez grand donc il y a pas mal d’endroits sympas pour graffer. Après, à Stras ils sont quand même trop chauds en termes de lutte anti Graffiti. Tu poses ton blaze en ville, deux jours après il est effacé, sauf si tu le places là où ils ne peuvent pas l’atteindre, en hauteur par exemple.

C’est qui tes graffeurs préférés?

Je kiffe Saeio du PAL (Peace And Love) crew. Je m’en inspire clairement, je ne te le cache pas. Après, pour le côté gros vandale, j’aime bien Huit du GRK crew. Ce mec, c’est un gros malade: il tape des énormes blocs, direct au rouleau !


Crédit Photos : Martin Lelièvre

Propos recueillis par Martin Lelièvre & complété par Artem Claerr

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