Strasbourg est-elle une digne représentante de la « start-up nation » ? Sommes-nous innovation-friendly ? Entendez-vous régulièrement des pitchs dans l’escalator de la FNAC ? Votre pote en master à l’EM doit-il passer régulièrement des calls pour se faire briefer sur le dernier meeting de son équipe préparant le prochain Hackathon ? Vous n’avez rien compris à ce que vous venez de lire ? Rassurez-vous, on a rencontré quelques acteurs importants de l’écosystème (éco pour économique et pas écologique) de start-ups à Strasbourg pour savoir à peu près où on en était. Promis, on évite les anglicismes entrepreneuriaux au maximum (quelques-uns se sont quand même glissés dans le tas). Rencontre et débrief (ça y est, ça commence…) avec trois acteurs du milieu.

Strasbourg terre d’innovation entrepreneuriale ? On n’y est pas encore, mais on avance bien, paraît-il. La récente émergence de structures et d’événements liés au monde des startups prouve qu’il y a en tout cas des acteurs prêts à faire bouger les lignes. Le nombre de start-ups augmente d’année en année (s’il est difficile à qualifier, on l’estime entre 270 et 400 avec une forte prédominance du numérique et des medtechs, les technologies de la santé).

Des centaines d’événements, dont des rendez-vous réguliers, chaque année à Strasbourg

Mais d’abord, qu’est-ce qu’une start-up ? Vous en avez forcément une petite idée, tout le monde en a une. Et c’est peut-être ça le problème. La définition varie d’un organisme à un autre, voire d’un « startuppeur » à l’autre. Globalement, tout le monde s’entend pour parler d’un projet d’entreprise qui se développe (très) rapidement avec une idée qui vient résoudre un problème toujours existant. Oui, c’est volontairement flou.

Cette histoire de définition pose parfois des soucis aux startuppeurs strasbourgeois puisque pour recevoir certaines aides, que ce soit de l’accompagnement ou du soutien financier, il faut que leur projet remplisse certains critères spécifiques qui, forcément, varient entre les différentes structures d’aides (page 9 ici par exemple). Eh oui, déposer un dossier prend du temps et de l’énergie, ce que les startuppeurs n’ont plus forcément à revendre, au vu de ce qu’ils dépensent déjà pour leur projet.

De plus, malgré la fameuse « MétroMap » de Sébastien Dérivaux (Alsace Business Angels) qui recense les acteurs du milieu et tente de clarifier un peu l’état des lieux des structures Startups à Strasbourg, ça reste compliqué de s’y retrouver quand on est un jeune entrepreneur avec son idée, sa petite équipe, sa bite et son couteau.

La fameuse « MétroMap » de Sébastien Dérivaux

Un état d’esprit de la communauté très optimiste et positiviste

La Ville de Strasbourg et l’Eurométropole font pourtant des efforts. L’arrivée d’un lieu comme le Shadok, la création et subvention d’associations comme Alsace Digitale, du concours Tango & Scan (accompagnement au développement et financement), ou encore du désormais célèbre Start-Up Weekendtout ce foisonnement va dans le « bon sens » pour nombre d’entrepreneurs. Même le seul incubateur strasbourgeois, la Semia (au coeur de l’actualité de cette semaine pour un scandale de conflit d’intérêt, voir plus bas*), historiquement présent pour valoriser la recherche universitaire et surtout dans le domaine de la santé, commence à ouvrir ses portes à d’autres projets, comme Epopia. Pour Francis Blanrue, Lionel S. et Sébastien Dérivaux (trois acteurs importants du milieu start-up à Strasbourg), on a fait un grand pas en avant depuis 10 ans.

FizzUp et Epopia, des exemples de succès strasbourgeois

Lionel est « accompagnateur en création d’entreprises ». Il organise et participe à divers événements autour des start-ups (comme les Fails Nights) et aide les porteurs de projets à se développer et à se diriger dans ce monde de brutes. Il est également un ancien lauréat d’un concours organisé par une structure financée par la ville : Tango & Scan, organisé par Creaccro.

Vernissage de l’exposition sur les lauréats du concours Tango & Scan 2017 en Avril 2018 au Shadok

« J’ai participé une première fois avec un échec et une deuxième fois avec une réussite. La première fois on venait à peine de lancer Form’Maker, une association d’impression 3D,» raconte-t-il. « On est venu avec notre projet d’esthétique de prothèse de jambe en 3D en 2015. On a perdu parce qu’on venait à peine de créer la structure et on s’est lancé là-dedans de manière un peu précipitée. Devant le jury, on n’avait pas de partenaire et on avait mal préparé notre intervention.

On y est retourné en 2016 avec un partenaire et une meilleure répartition des rôles (technique, financière, communication, etc.). Ça rendait la chose plus fluide. On a pu être lauréat ce qui nous a ensuite permis de développer le projet, gagner d’autres prix comme celui du Shadok ou de la CMA (chambre des métiers d’Alsace)… »

Gagner des prix permet de se faire connaître et de garder la motivation

Depuis, Lionel se rend régulièrement aux événements liés à Tango & Scan pour faire du « networking » et surtout pour accompagner et aider les nouveaux arrivants : « Récemment, j’ai eu trois ou quatre personnes qui m’ont demandé de l’aide pour préparer le concours Tango & Scan. L’un d’entre eux a pu déposer son dossier, un projet de VR, qui veut faire un espace immersif complet, un mélange avec un escape game, un autre n’est pas encore assez mur, et les deux autres étaient surtout dans la réflexion. »

Pour lui, ce type de concours, « ce sont des opportunités qui permettent de porter le projet à bout. Un Tango & Scan ça peut représenter 50% du budget d’un projet. Imaginons que tu aies 10 000 euros et qu’il t’en faut 20 000, si t’es lauréat de Tango & Scan tu sais que tu pourras aller au bout de ton projet. »

Un manque de levées de fond, qui s’est amélioré récemment

[EDIT:] Tweet datant de la fin d’année 2017. Les chiffres ont évolués selon la Ville de Strasbourg qui annonce ici une levée de fond de 46 million pour 18 startups strasbourgeoises [fin edit]

Pour autant, « on ne met pas tous ses œufs dans le même panier ». Les concours c’est bien, surtout au début pour se faire connaître et faire rentrer de l’argent. « Si tu peux, il faut répondre à des appels à projets ou chercher des subventions spécifiques au domaine et à la nature de ton projet. C’est sûr qu’au début, tout ce qui est « business angel » ou gros investisseur, ça n’a aucun intérêt… Mais si tu vas les voir en leur disant qu’en une année tu as gagné 10 concours et que tu as fait rentrer 50 000€, ils vont déjà tendre un peu plus l’oreille. Ça prouve qu’il y a des structures qui croient en toi. »

« L’Eco6Game » de l’association Entrepreneurs Alsace répertoriant une partie de l’écosystème strasbourgeois,

Selon Lionel, l’écosystème strasbourgeois est déjà bien fourni, bien que peut-être immature. Pour en rester à Tango & Scan, il a presque l’impression qu’un écosystème autour de ce concours est en train de se créer d’année en année, avec l’ajout de séances de préparation au concours (Tango & Scan Booster), d’apéro-rencontre avec les anciens lauréats, d’un vernissage au Shadok lors de la remise de prix… Les opportunités de se rencontrer sont là, mais il déplore le manque de connexion et de collaboration entre les différents acteurs et structures du milieu qui restent souvent chacun dans leur coin.

Un écosystème bien fourni, mais encore bien immature

Il n’est pas le seul à penser ainsi. C’est un avis partagé par Sébastien Dérivaux, un business angel (investisseur qui prend des projets innovants sous son aile, pour financer et accompagner leur développement) chez qui choper un investissement est un peu le Graal pour les start-ups strasbourgeoises.

« Le problème avec l’écosystème c’est qu’il est très complexe et aussi très politisé. Les différentes structures dépendent de différents acteurs, entre la ville, la région, les acteurs privés… Tout le monde essaie de travailler ensemble mais comme chacun a ses idées, c’est parfois très compliqué. Le fait que le seul incubateur strasbourgeois soit la Semia peut aussi poser problème. Si ton projet ne correspond pas aux critères de sélection, même s’il est très intéressant, il ne pourra tout simplement pas être incubé à Strasbourg. »

Incubateur: accueille les entreprises nouvellement créées et les accompagne dans leur lancement. A l’origine, les incubateurs favorisaient l’émergence de projets des laboratoires de recherche publique ou de l’enseignement supérieur. Aujourd’hui, ils se diversifient et s’ouvrent à des projets plus classiques.

Un regroupement et un dialogue entre les structures est nécessaire

Sébastien Dérivaux, notre ange de l’investissement alsacien, reste optimiste quant à l’évolution de l’écosystème des start-ups à Strasbourg : « On a bien avancé, on est même bien placés nationalement. Mais si on veut vraiment pousser l’économie start-up à Strasbourg, il ne faut pas se laisser distancer par les autres villes et même accélérer le mouvement. »

Carte de France 2014-2016 @Trendeo

Comme Lionel, Sébastien estime qu’il faudrait plus de proximité entre les acteurs du milieu pour qu’ils puissent se parler et collaborer de plus en plus : « Personnellement je suis en faveur d’un lieu-phare regroupant tout le monde comme peut le faire la Station F à Paris, mais économiquement c’est difficile à mettre en place. Pourtant pas mal d’études montrent que c’est une bonne solution ! » estime-t-il. « Les acteurs s’y croiseront et les connections se feront d’elles-mêmes. Quand un start-uppeur et un investisseur se croisent à la machine à café, c’est généralement plus efficace qu’un simple mail perdu parmi les autres… Aujourd’hui on est un peu éparpillés entre la Krutenau/Rivétoile, Hautepierre et Illkirch. Il faudrait regrouper tout ça. »

En France, les start-ups représenteraient environ 12% de la création d’emploi en 2017

En général, pour le développement initial du projet et l’amorçage financier de l’activité d’une start-up à Strasbourg, on est plutôt bien lotis, déclarent nos deux acteurs. C’est après que ça coince. « C’est peut-être lié au manque d’une vraie « culture » start-up. », ose Sébastien. Les actions des structures, à part quelques événements, restent très institutionnelles. Il faut la pousser, cette culture. Il y a encore beaucoup de start-ups qui ne pensent qu’au produit ou à leur idée et pas assez au business.

Dans les étapes de développement des startups, on manquerait à Strasbourg d’investissement au-dessus de l’étape de « seed » (la première grosse levée de fond en dessous du million d’euro). Les réussites strasbourgeoises ayant dépassé ce stade sont allées à Paris. « On a besoin que ces talents reviennent nous voir pour partager leur expérience. Et ils le font ! »

Damien Dessagne, ancien strasbourgeois et co-fondateur de Voodoo (un des leadeurs du gaming mobile dans le monde) devait venir hier à un rendez-vous récurrent de l’association Alsace Digitale et de leur communauté « Strasbourg Start-up ». S’il ne vient pas, c’est parce que son entreprise de plusieurs dizaines de salariés vient de lever 200 millions de dollars auprès de la banque Goldman Sachs. Ils ont fait l’actualité entrepreneuriale de la semaine.

Chiffres de la communauté Strasbourg Startups début 2018

Francis Blanrue, associé dans des start-ups strasbourgeoises (Awaken), professeur, consultant, et acteur très impliqué dans la scène événementielle autour des start-ups (Incroyables StartUp, Strasbourg Wake’Up…), tient un discours similaire à Lionel et Sébastien : « À mon sens, c’est vrai que ça manque souvent chez les start-uppers, cette notion de « qu’est-ce qu’un business », « comment on arrive sur le marché dans de bonnes conditions »… C’est énormément de travail en amont. Tu ne peux pas te dire « tout le monde m’attend, mon projet est trop génial »… Il faut sortir de l’aspect purement développement de technologie. Monter une start-up, ce n’est pas juste se faire plaisir pendant un ou deux ans et ne pas y arriver économiquement au bout. »

« Les structures d’aide aux start-ups luttent souvent les unes contre les autres pour justifier leur existence. Les acteurs publics n’arrivent pas à dire à chaque structure ce qu’elle doit faire spécifiquement pour former un ensemble cohérent des aides. Certaines structures s’octroient des élargissements de leur périmètre d’action créant une concurrence perçue entre elles, alors qu’elles pourraient être très complémentaires ! »

« Aujourd’hui, si tu es dans le numérique tu vas vite atterrir chez Alsace Digitale qui vont te proposer la Plage Digitale avec une communauté, des animations etc. Si tu es dans la santé, tu iras vers Semia… Si tu es entre le numérique et la santé, tu vas jongler entre les deux. Le problème étant que Sémia c’est la Région, et Alsace Digitale c’est la Ville. Là, rentrent en compte des considérations politiques et administratives, de structures qui communiquent peu. On a des lieux avec des identités, des logiques et des mécanismes de fonctionnement différents. »

« Les start-uppeurs doivent devenir de vrais businessmen et pas des «bricoleurs d’entreprise ».

Pour Francis, les points forts du territoire strasbourgeois et alsacien, c’est la quantité et diversité des ressources. « Mais elles sont juste un peu diluées et parfois difficiles d’accès. Il y a un vrai manque de clarté. », regrette-t-il. « Les structures sont visibles individuellement, mais l’ensemble de l’écosystème est illisible. »

Autre point fort cependant : la multiplication des start-ups et donc la possibilité d’échanger avec les autres. « C’est souvent sous-estimé. Quand tu es dans ton espace de coworking ou ton apéro networking, il y a souvent des gens qui ont déjà passé une étape sur laquelle tu travailles et qui sont prêts à te donner des conseils sur leur expérience et leurs erreurs. Tu vas vite entendre parler des événements qui peuvent t’intéresser. On a des vraies ressources à Strasbourg ! »

Evénements liés à l’association Alsace Digitale

À Strasbourg, ça pourrait être encore mieux

« À Strasbourg, ça pourrait être encore mieux, mais ça s’est très bien développé depuis 10 ans », relativise Francis. « 10 ans ça fait long, mais pour le rythme institutionnel ce n’est pas mal. »

« Nos institutions gagnent à créer les conditions du développement économique, d’où leur investissements dans toutes ces structures. On sait qu’une start-up c’est risqué. Peu de gens finiront par faire tourner la boutique avec leur projet. En partant de là, il faut des conditions de support. De la même manière qu’il y a des aides à la recherche et le développement pour les entreprises, on stimule et on incite les start-ups à créer et innover. Pour l’instant, les acteurs publics n’ont pas la volonté d’en évaluer l’impact économique en terme création d’emploi. PEUT-ÊTRE, et c’est un gros peut-être, qu’on se rendrait compte que ce n’est pas rentable. Est-ce un problème sachant que ça « stimule l’innovation » ? »

Quand on parle d’innovation, de start-up et de prise de risque énorme, on ne peut pas vraiment parler de retour sur investissement tout de suite. Ce sont des étapes où c’est très dur pour l’équipe du projet. Faut-il mettre de l’huile dans les rouages pour soutenir ce qui peut l’être sachant qu’il y a de la casse. Après, est-ce le rôle des acteurs publics ? Chacun en jugera…

La vie de start-uppeurs sous ses aspects de capitalisme cool, d’innovation et d’enthousiasme, à Strasbourg comme ailleurs, reste un parcours très difficile où la majorité de projets n’aboutiront pas et où le droit du travail est souvent placé en PLS pour les fondateurs comme les salariés.

Que pensez-vous du développement de l’écosystème des startups à Strasbourg ? Le modèle start-up est-il l’avenir économique « parce que c’est notre projeeeeeet » comme dirait l’autre ? Que vous soyez pour ou contre, en préparation d’un projet ou non, on ne peut que vous inviter à passer à l’un des multiples événements organisés dans la ville pour en discuter avec les porteurs de projets et vous faire votre propre avis. Le festival Edge Fest prévu pour fin juin peut être une bonne idée de départ…

Pour en savoir plus sur l’écosystème strasbourgeois :

> Livre blanc d’Alsace Digitale sur Strasbourg StartupCity 2020

> La communauté Strasbourg StartUp

> FrenchTech Alsace MetroMap 2018

> Année record pour les startups du numérique

> La levée de fond en Alsace


*Scandale révélé mercredi par le Canard Enchainé: Dans son édition du 30 Mai, le légendaire hebdomadaire satirique indépendant dévoile un conflit d’intérêt autour de la vice-présidente de la région, Lilla Mérabet (ex-UDI passée LREM).

Mme. Merabt, de part sa fonction, est également présidente de Semia et siège dans une société de gestion régionale d’investissement (Capital Grand Est). Le problème ? La start-up de son conjoint Fibermetix est incubée chez Sémia (aide à l’accompagnement et au développement) et aurait bénéficié de 600 000€ du fond Capital Grand Est. Favoritisme ? Les critères de sélection pour rentrer à la Semia ne sont peut-être pas ceux que l’on croit. Affaire à suivre et parenthèse fermée.

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