En voyant un groupe de touristes japonais te shooter avec l’excitation d’un toxico qui se fait un fixe, j’ai mal à ma cathédrale. Jaloux peut-être. Possessif ou égoïste certainement.

En amour, je ne partage pas. Qu’il est douloureux de me mêler à ceux qui sortent leurs perches à selfie pour justifier d’un semblant de vie sur Instagram. Bienvenue dans un monde de réflexes sans réflexion. L’important n’est pas de t’immortaliser sur une micro carte SD, Facebook ou un livre photo imprimé en ligne mais de te sentir respirer, de t’écouter nous raconter des histoires, toi, qui à tes pieds, observe l’absurdité mais aussi la beauté des Hommes depuis plus de 1000 ans. Car oui…

L’être humain fait parfois preuve de bonté entre deux moments de folie.

Je peux comprendre cette nécessité de répertorier et archiver des souvenirs en prévision d’années Alzheimer à s’uriner dessus, mais ce besoin narcissique de partager une bouche en cul-de-poule sur fond de monuments historiques sur les réseaux sociaux pour exister, bander devant un « like » ou baver sur un commentaire élogieux, me désole. Pardon Darwin, l’Homme ne descend pas du singe mais plutôt d’un mouton croisé avec un gallinacé.

Un mioche naïf, qui n’a certainement pas encore de compte Snapchat, tient à peine sur ses jambes dans sa salopette trop grande. Il se penche, prenant appui sur ses Kickers jaunes. Vertigineux. Splendeur d’un autre temps. C’est Noël en plein mois de mai. Ses yeux ébahis, ronds comme ceux d’un personnage de Miyazaki, montent lentement jusqu’à ton sommet. Il neige dans son cœur. Il manque de trébucher, sauvé in extremis par le biceps imposant de son père sur le qui-vive. Dora l’exploratrice et Pat’ Patrouille ne font pas le poids face à ton immensité. Même Léon le doudou est recalé au fond de la poussette. Au bord de la dépression, il tentera de finir ses jours en s’étouffant avec une tétine.

Les vitraux brillent sous l’impact des flashs voyeuristes et rougissent de honte aux commentaires de prétendants au prix Nobel de la stupidité. « Tu crois que si on saute tous en même temps, elle peut s’écrouler ? ». « Regarde y’a une statue, on dirait ta mère ». « Franchement, Notre-Dame de Paris, rien à voir».

Le grès rose transpire l’Histoire et des histoires.

Des nuances de bonheur, de romantisme, de pitié, de tristesse, d’intolérance, d’horreur, d’urine de chiens ou d’étudiants bourrés après une soirée à consommer des tartes flambées à volonté au Flam’s. Des nuances de grès aussi, marqué par l’impact de guidons de vélos trop entreprenants. Des tags. Des déclarations d’amour ou de haine. Je ne sais pas ce qui me dégoûte le plus « Je t’aime mon chouchou. Sylvie 01/03/96 » ou « Nique la police PD».

A genoux, en ton cœur, une dame lie fermement ses deux mains. La tête baissée, un cierge enflammé fait refléter ses cheveux cendrés. L’espoir et le recueillement à l’intérieur contrastent avec la foule et l’exubérance à l’extérieur. Qu’il est rare de pouvoir trouver un lieu empli de silence à Strasbourg, que seul le bruit aigu d’une chaise maladroitement traînée au sol vient briser.

Les commerces de souvenirs régionaux pullulent autour de toi. Tu suffoques. Tu tousses, d’où ce souffle qui te tourne autour. Il ne s’agit pas du Diable qui survole la Terre en chevauchant le vent, comme le veut la légende, mais une de tes nombreuses crises d’asthme. Une allergie aux pollens ou aux touristes.

Cigognes en peluche, moules à Lamala se vendent comme des Manalas. Midi sonne à ta cloche.

Les cloches en chaussures de randonnée et en vestes Northface sortent leurs téléphones et surfent sur Tripadvisor pour dénicher la winstub qui proposera une choucroute garnie au meilleur prix. Les plus malins cherchent la bonne affaire sur l’application La Fourchette. Moins 50 % pour l’achat d’une entrée et d’un plat ou d’un plat et d’un dessert. A ce prix-là, mieux vaut ne pas savoir quelle est la composition exacte de la barquette sous – vide déversée dans leurs assiettes. Le made in Métro ne peut pas rivaliser avec le made in Elsass. Dans ce genre d’établissements peu scrupuleux, les knacks sont torturées au micro-ondes. On peut entendre leurs gémissements si on tend bien l’oreille. Un jour, les saucisses du monde entier se rebelleront. La vengeance sera terrible.

Au sol, les chewing-gums blancs noircissent. La faute aux conducteurs de bagnoles, notamment de 4X4, qui tournent pendant des heures pour ne pas avoir à marcher 350 mètres de plus pour se poser en terrasse. Le concept du 4X4 en centre-ville me dépasse. Certainement une clientèle excessivement prudente, en prévision d’une coulée de boue Place d’Austerlitz, d’un chemin forestier impraticable rue des Pucelles ou du passage d’une harde de sangliers allant faire les soldes aux Galeries Lafayette.

Sur la place centrale, te tournant le dos, les troubadours et saltimbanques se succèdent.

Cracheurs de feu, chanteurs lyriques, violonistes, jongleurs y trouvent un bon moyen d’y exercer leur art mais aussi de mettre du beurre dans les épinards grâce aux précieuses pièces qui tombent au fond d’une casquette ou d’un étui de guitare. Les serveurs parfaitement apprêtés voient ces spectacles de rue d’un œil blasé. Certains même, ne les voient plus, étant tellement ancrés dans le paysage ou débordés par l’afflux de commandes les soirs d’été. Les voyageurs attablés, eux, se délectent de ce spectacle en sirotant une bière ambrée. Certains applaudissent. D’autres, concentrés, détournent le regard et font face à une question existentielle : Riesling ou Gewurztraminer ?

Derrière, assis sur les marches jonchant le lycée Fustel-de-Coulanges, Léa rêvasse en regardant un mammouth léviter au-dessus de jets d’eau. Vieux de 12 000 ans, il passe ses journées enfermé dans un cube de plastique anti-UV. Paradoxe humain. De l’admiration pour le squelette d’un animal sibérien et une indifférence quasi-totale envers les animaux exploités dans des cirques. Elle crapote une clope en tapant nerveusement du pied. Quelques mollards recouvrent la marche à côté d’elle, résultat d’un lama à appareil dentaire qui passe son temps à cracher en terminant ses phrases par « Ma parole, la vérité ».

Son regard s’illumine lorsque sa copine la rejoint. Tendrement, elles s’embrassent et se prennent dans les bras. Quelques moqueries. Quelques sifflets. « Gouinasses », « Salopes ». Malgré la campagne d’affichage contre l’homophobie dans toute l’Eurométropole, quelques énergumènes confondent toujours Strasbourg avec Grozny. Des cousins de Christine Boutin visiblement. On s’habitue à tout, même à souffrir en silence au point de vouloir en finir lorsque même ses parents ou ses professeurs les jugent. Au début elles en pleuraient, se cachaient pour quelques moments de tendresse et de complicité.

Sous le regard protecteur des gargouilles, elles profitaient d’un semblant de sécurité, d’une pause dans l’intolérance.

Désormais, elles n’ont plus honte d’être elles-mêmes et affichent fièrement leur amour. Se prendre la main dans la rue. S’embrasser. De petits gestes anodins, sauf pour ceux qui en sont privés. Plus tard dans l’après-midi, elles n’iront pas en cours de chimie parce qu’un bout de tarte à la fraise les attend sous une cloche en verre à Bistrot & Chocolat. Sous un parasol, un vent frais caresse leurs visages. Elles passeront le temps sans parler du bac qui approche ou de la soirée au Studio Saglio samedi de la veille mais juste à se chercher du regard, à se dévorer des yeux et à sentir qu’elles sont connectées. Il faut se taire ou dire des choses qui vaillent mieux que le silence. Ce bruit silencieux leur appartient.

Les statues rassurent aussi Guillaume qui arrive comme un métronome à la tombée de la nuit pour se poser contre le sol austère à l’abri des regards. Il laisse une pancarte devant lui au cas où une âme bien intentionnée lui déposerait quelque chose, à lui et son chien. Cette boule de poils, c’est tout ce qui lui reste depuis qu’il survit dans la rue. Elle le protège, lui tient chaud et surtout ne le juge pas. Lorsque d’autres galériens beaucoup moins fraternels ont essayés de s’en prendre à lui, il a été alerté assez tôt par ses aboiements pour prendre les affaires auxquelles il tient le plus et pour disparaître avant que sa figure ne ressemble à un champ de fils de suture.

Sa vie tient dans un sac à dos.

De toute façon, le 115 est saturé et les foyers acceptant les animaux sont rares alors il préfère encore somnoler et être sujet à des attaques nocturnes que de se séparer de son molosse roux à poils courts de quarante-cinq centimètres. Il a du mal à s’endormir ce soir Guillaume. Pas à cause du froid ou du ventre qui le martèle pour avoir quelque chose à se mettre sous la dent mais parce que c’est l’heure où les ombres qui parlent fort et qui titubent passent non loin de lui.

En allemand, anglais, chinois, italien, espagnol et je ne sais quelles langues encore, les bouches anesthésiées par l’absorption massive de mojitos, spritz et shooters de Jägermeister, s’expriment avec difficulté et approximation. N’en ressort que des consonnes nasillardes. Erasmus raisonne davantage avec échange de MST qu’avec échange culturel à quatre heures du matin. La syphilis devient l’un des thèmes le plus étudié du second semestre. Cédric Klapisch tient le pitch de son prochain film.

C’est la fin de la nuit. La France qui se couche tard croise celle qui se lève tôt.

Les boulangers débutent leurs journées. Les fourmilles vertes de l’Eurométropole armées de balais se dispersent silencieusement pour nettoyer les flaques de vomis acides qui attaquent le bitume. Le reste de spaghettis au pesto qui moisi au fond du frigo éponge les estomacs meurtris. Boire de l’eau procure plus de plaisir qu’un orgasme. Se diriger vers sa chambre sans fracasser la moitié de l’appartement et sans réveiller son colocataire est un exploit. Trouver un Doliprane périmé sous son lit est une surprise aussi émouvante que de faire le Silverstar pour la première fois à Europa-Park.

Assis en face de toi, les premiers rayons de soleil câlinent mon corps malmené par le manque de sommeil. La ville se réveille. Pour l’insomniaque que je suis, c’est une libération.

Les grilles des cafés gémissent et remontent laborieusement. Les couples formés la veille dans l’obscurité d’une soirée étudiante découvrent leurs visages sans artifices. On entend des hurlements, des « Bordel, putain vendredi prochain je ne picole plus » et le fracas des corps qui s’écrasent au sol sous le regard amusé des pigeons.


>> MR ZAG <<

Mr Zag a une voisine, un chat, des collègues, un job, il aime Lynch, Radiohead et Winshluss. Mr Zag a un Pinocchio tatoué sur le bras, quelques gribouilles en islandais. Mr Zag ouvre les yeux et décrit le monde avec une vision bien à lui.

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