Dooz Kawa : un nom particulier pour un personnage et une plume qui le sont tout autant. À Strasbourg, son nom se chuchote ponctuellement dans les salles de spectacles, dans les bars ou dans les rues qu’il connait bien. On l’entend puis il s’en va. Il y a des personnages qui semblent sans attache et qui peuvent s’établir ici ou là, comme des nomades. C’est le cas de Frank, alias Dooz Kawa : on l’aime vraiment ou on ne le connait tout simplement pas. Il n’y a pas de demi-mesure, on ne peut pas rester indifférent. D’ailleurs, ses textes sont si personnels qu’on n’a pas vraiment le choix. Il y a quelques mois, je lui ai naïvement écrit sur Facebook pour lui proposer de l’interviewer, parler de sa vie, de ses projets, de son regard sur le monde. Je n’attendais aucune réponse mais ce matin là il a accepté. J’étais loin de m’imaginer que cette échange allait vriller et partir en une surprenante soirée.

Au commencement, Dooz Kawa a seize ans lorsqu’il compose ses premiers textes au coeur des quartiers populaires de Strasbourg. D’ailleurs, son voisin d’en face n’est autre qu’Abd al Malik. A cette époque, il se rapproche des influences musicales de l’Est de l’Europe et décide de créer T Kai-cee, groupe avec lequel il fera de nombreux concerts et collaborations qui le propulseront sur le devant de la scène. En 2006, Dooz Kawa fait la connaissance de Biréli Lagrène, le prodige manouche mondialement reconnu. C’est à cette période que son rap opère un nouveau tournant.

Il devient alors une figure emblématique du rap underground et engagé. Dooz kawa affiche souvent complet et à Strasbourg comme dans toute la France, on sort de ses concerts essoufflé, usé et désorienté par le constat qu’il fait sur la société. Son rap mordant se lit sur les lèvres du public passionné et rappelle les premières heures d’un rap bouillant, sans complexe, alimenté par un phrasé surprenant de justesse et de précision. Le rap de Frank est brut, grinçant, il fait écho à une sensibilité toute particulière et à une touche de dérision.

Dooz Kawa c’est aujourd’hui 4 albums et 2 EP pour des centaines de milliers de fans. C’est aussi une totale indépendance et une humanité manifeste. Cette humanité pleine de blessures que l’on retrouve tant au niveau des textes qu’il manie avec mélancolie, que des clips qu’il rythme toujours avec une certaine poésie. Le fil d’Ariane qui rattache Frank a ses rêves de gosse est composé d’univers fabuleux, de spectacles et de performances scéniques. Dans cet univers on y trouve des hommes sans visage, des trapezistes et des corps en mouvement, des peluches et des enfants qui désobéissent. Ce sont les mystères de ce curieux personnage et de cet univers à la fois burlesque et romanesque que je vais essayer de percer aujourd’hui en vous rapportant l’histoire de cette folle nuit.

Ce soir là on se retrouve au Graffalgar. Comme à mon habitude je suis en retard. Frank, lui, est déjà assis à cette table sur laquelle il partage un verre avec ses potes. En arrivant j’ai un peu le trac, c’est une expérience un peu flippante : premièrement parce que c’est ma toute première interview d’artiste mais surtout parce que je suis très loin d’être objectif. En effet, Dooz Kawa, en solo ou avec T Kai-cee, a rythmé ma vie jusqu’à aujourd’hui et reste un personnage marquant mais ça il s’en tape. Alors je vais tout de même faire semblant d’être un professionnel aguerri.


Salut Frank, merci d’accepter cette interview pour Pokaa.

  • Je vais commencer par te demander quel est ton rapport avec Strasbourg?

Désormais je ne fais qu’y passer de temps en temps, c’est un havre de paix. En fait, j’aime bien quitter Strasbourg pour mieux la retrouver, j’aime bien être ailleurs pour mieux y revenir, c’est un petit cocon bienveillant. Je ne veux pas lui laisser la chance de devenir un endroit ennuyeux et banal. J’aime le corps entier de Strasbourg, J’aime faire parti d’un tout, j’aime le centre ville et son coeur, j’ai l’impression d’y être un petit globule rouge. Et ce corps là représente un des rares système dont je suis fier de faire parti. J’ai cette impression dans trois villes : Strasbourg Marseille et Toulouse.

  • Tes meilleurs souvenirs à Strasbourg ?

Des choses très simples, mes footings au bord du canal, les samedis avec mon fils l’été quand il fait beau mais trop chaud. Mais aussi des souvenirs intimes qui reviennent à moi quand je me balade dans la rue ou près de l’eau : le pont du jardin des deux rives, des rues ou des lieux approximatifs qui me font un peu l’effet d’une madeleine de Proust. Il y a aussi le Molo, un des rares endroits où j’ai pas le trac quand je joue. J’ai encore le trac partout ou je vais, j’ai souvent l’impression de n’avoir rien à faire là, comme une sorte d’escroc un peu surexcité. Quand je suis au Molo je suis comme à la maison, je peux pas faire de faux pas. Au molo quand j’arrive en avance j’aide toujours à faire des cafés, à ranger la salle, je le fais parce que je me sens bien.

  • Quels sont tes rapports à la notoriété ?

Si j’ai eu des rapports avec la notoriété elle était consentante. J’ai une tête qui fait assez peur aux mecs, les nanas elles sont moins timides et souvent elles viennent m’aborder et laissent leur mec quelques mètres plus loin. Les mecs sont beaucoup plus timides.

  • Les sonorités Manouche et tziganes rythment ton travail et ne t’on jamais quitté, une vraie histoire d’amour ?

Est-ce que je l’aime parce que c’est la première à être venue me parler ou est-ce que c’est la première à être venue me parler parce que je l’aime ? Ca je ne sais pas, en tout cas il s’est passé quelque chose entre nous. La première c’est celle qu’on oublie pas. D’autres arrivèrent pas la suite mais elle m’a vraiment marqué en premier lieu.

  • Qu’est ce que tu penses du rap actuel et du tournant qu’il prend dans les médias?

Un tournant ? Je sais pas, j’ai l’impression que toute la sphère « bobo » s’est emparée de certains codes de rue, mais ces codes sont dépassés. Ils ont du mal à proposer quelque chose d’en même temps brut et en même temps nouveau. Maintenant subsistent les rappeurs classiques, je crois que j’en fait partie et les rappeurs plus « trap » que je respecte aussi, par exemple je trouve que PNL fait du bon taff. Avant de faire leurs trucs vocodés dont je suis pas du tout fan ils étaient de vrais rappeurs. Pour le vocodeur, c’est pas que je ne suis pas fan mais selon moi il faut juste arrêter d’appeler ça du rap. Leurs textes sont pas mauvais.

  • Qu’est ce qui fait ton identité propre ?

Peut-être une gaité triste ? Une mélancolie sincère. Je suis comme le sucre pas raffiné, les gens veulent avoir le goût tout de suite, avec moi ça prend un peu plus de temps à apprécier, il faut m’apprivoiser et me garder un peu en bouche pour apprécier la saveur. En tout cas mes émotions sont sincères et mes textes aussi. On est dans une société où l’on pense qu’il faut passer par A puis par B pour arriver à C et dire qu’on a réussi. Mais on peut aussi sortir du repère orthonormé et prendre son propre chemin. Il prendra plus de temps mais il sera plus agréable et la finalité sera bien plus satisfaisante. Ce qui est beau c’est n’est pas la destination mais la route. Je crois justement que ce qui me définit en partie c’est ce que je ne suis jamais arrivé à destination et que je continue à m’arrêter sur le bord du chemin parce que je ne suis pas impatient d’arriver. C’est mon coté mélancolique. Mais comme dirait un personnage célèbre j’essaye de devenir moi parce que toute les places sont déjà prises.

  • Quel est ton meilleur morceau de rap de tous les temps ?

Je pense que c’était quand mon fils de 4 ans faisait un freestyle pour essayer de m’imiter. D’ailleurs je pense le poursuivre en justice pour plagiat, j’espère qu’il a un bon avocat.

  • Et ton meilleur morceau en général ?

Peut-être « I have a dream » de Martin Luther King ou Les Fleurs Du Mal. Mais c’est difficile à définir parce que ça dépend des moments et de ce que ça te rappelle. En général un bon morceau te plait, tu l’écoutes beaucoup et après tu satures. Donc la musique c’est vraiment quelque chose qui se consomme, c’est un produit. C’est comme les parfums de ton enfance, quand tu les sens tu te souviens de choses folles et de souvenirs extra ordinaires mais pourtant tu ne vas pas le remettre, c’est pareil avec la musique. Certains morceaux sont là mais ils dorment.

  • Il reste quoi sur ton Mp3 que tu refuses d’enlever ?

J’ai du mal à enlever plein de choses, Coca Nostra par exemple, Mobb Deep, les vieux sons comme illmatic de Nas. En rap français il n’y pas grand chose que j’hésite à enlever.

  • Pourquoi cette mélancolie manifeste ?

Je crois que la mélancolie est quelque chose d’important, c’est quelque chose qui est en soi. Et comme je disais tout à l’heure il faut pas se cacher et être sincère avec soi-même. Et puis ce qui fait un Homme c’est pas le fait d’être un sur-Homme. Ce qui fait un homme c’est assumer ce qu’il est, autant dans sa force, sa poésie mais aussi sa faiblesse. La puissance vient de la globalité, il faut être entier. Et je crois que la souffrance est très importante car sans elle tu ne peux pas construire la passion et le bonheur. Je crois qu’il faut avoir connu la souffrance pour se rendre compte que quand elle s’en va c’est une explosion de bonheur qui s’abat sur toi.

Ça te fait ressentir des choses si fortes… C’est pas grave de se baigner dans la mélancolie, le tout c’est de ne pas s’y noyer, il faut moduler tes émotions. Tu peux entrer dans la nostalgie mais il ne faut pas en être victime, c’est comme l’alcool le sexe ou toutes les addictions, toutes ces choses sont belles mais il faut que ce soit toi qui les maitrise, pas l’inverse. Et les émotions c’est pareil. Tu sais les pensées sont enfantées par la douleur donc je pense que la douleur nous ramène à notre propre enfance. Ça nous rappelle qu’on a une fragilité et qu’on a été un enfant un jour. Ça rend humble et je crois que c’est important.

C’est dans l’imagerie mentale que tu crées. Je crois que tous les gens qui réfléchissent, à l’instant T où ils le font deviennent des artistes. Après le fait qu’ils n’arrivent pas ou n’ont pas la chance de le retranscrire sur un média ne fait pas moins d’eux des artistes. J’imagine que la mélancolie m’aide à savoir qui je suis. C’est mon coté masochiste et pour faire une comparaison on peut dire que mes auditeurs sont aussi des masochistes parce que quand ils m’écoutent ils aiment bien avoir un petit peu mal. On est parfois Von Masoch et parfois le marquis de Sade. C’est un baiser amoureux avec une claque sur le cul, c’est le contraste entre l’acte tendre et au milieu quelque chose d’un peu plus fort, quelque chose de joliment vulgaire, une finesse brute.

  • Ce serait pas un peu ça, la part de féminité qui est en toi ?

Tu parles de cette vocation qui fait que je me torture sans cesse mentalement ? Je crois que si je dis ça je vais avoir des problèmes. Les humains sont définit par le genre soit homme soit femme mais au final tout ça n’est qu’une histoire de curseur. Au milieu il y a l’androgyne, certains sont très masculins et viriles et d’autres un peu moins. Pour moi, par ce repère, on devrait juste arrêter de définir les humai fns par leur genre mais on devrait juste définir la force par laquelle ils appartiennent à un coté ou à un autre, ou même aux deux cotés. Je suis un homme assumé dans sa part de faiblesse, mais ce serait dénigrer l’homme que cette part soit une part de féminité, ça voudrait dire que les hommes n’ont pas le droit d’avoir une part sentimentale et que les femmes ont l’apanage du sentiment, ce qui est faux.

  • Tu illustres tes clips et tes albums avec l’univers du cirque, des clowns et du spectacle, comme si tu étais un peu une marionnette. Qu’est-ce que tu peux dire là dessus ?

C’est mon rapport édulcoré à l’enfance, finalement je ne suis qu’un enfant dégradé et je crois que si on se demande qui on est vraiment on finit toujours par retomber sur l’enfant qu’on était. C’est quelque chose qui ne m’a jamais quitté, personne ne guérit de son enfance non ? Moi j’ai pris du temps mais j’ai guéri de mon enfance, j’ai réussi à « tuer le père » en prenant du temps et en faisant beaucoup d’introspection.

*Pause Clope*

  • En off à l’instant tu évoquais Strasbourg en disant : je « la » quitte comme si tu parlais d’une femme peut-être ?

C’est comme si « elle » m’appartenait, on parlait d’oedipe tout à l’heure et on peut faire le parallèle avec Strasbourg, c’est un corps de femme, le centre ville est un coeur et quand je l’a quitte pour une autre ville je l’a trompe, je muris et ça me grandit.

  • Pour faire référence à une métaphore dans ton son « compte cruel de la jeunesse », est-ce que tu laisses toujours la lumière allumée ?

J’ai besoin d’une certaine lumière oui, ça peut être une pensée réconfortante à la Peter Pan ou la lumière de quelqu’un d’autre, il y a de la lumière dans chaque personne si on sait regarder. Il y a une différence entre voir et regarder, on peut voir les gens sans les regarder et je crois que si tu apprends à regarder tu trouves une lumière chez chaque personne. Cette lumière me va bien pour m’endormir le soir mais c’est dangereux parce qu’il faut savoir l’apprivoiser, elle peut te brûler la rétine, on doit prendre du temps pour apprendre à la porter. Il faut aussi savoir vivre sans la lumière des autres parce que le jour où elle disparait tu es perdu. Il faut apprendre à se sauver sois même en acceptant toutes les éventualités pour pouvoir sauver les autres. Si tu es toi même en train de te noyer tu peux pas sauver les autres. Il faut être égoïste pour être altruiste.

  • Tu te sens à l’aise aujourd’hui ? Tu es arrivé à devenir qui tu voulais et à être 100 % toi ?

On est jamais 100 % soi, on est des être en devenir en permanence, c’est une espèce de chute vers l’avant perpétuelle. Il y a des moments où tu te dis « ca y est je suis moi je suis bien » et quand tu repenses à tes années passées et que tu reviens 10 ans en arrière tu te dis « Qu’est ce que j’ai été con »! Et dix ans après c’est pareil, je croyais que j’avais tout compris puis ça recommence dix ans après. Il faut juste rester humble.

  • Et c’est qui pour toi le Frank de demain ?

Ce sera en regardant les gens qui partageront ma vie que je verrai qui je suis. Ils accepteront d’être près de moi et selon les personnes que c’est je saurai si je suis une bonne personne, mais pas certain que je le devienne un jour. L’enfer c’est les autres mais ton entourage est ton propre miroir. Et le jour où tu traverses l’enfer il n’y a que des miroirs qui te ramènent à ta propre image.


 

L’interview est terminée, le Dictaphone est éteint. Je pensais que j’allais plier bagage et être gentiment remercié. C’était mal connaitre Frank qui ne fait manifestement pas les choses à moitié :

  • C’est bon tu as coupé ? Là on est entre nous on peut se lâcher, tu sors avec nous ?

– Carrément mon gars !

Direction La Cabane pour quelques verres et quelques belles histoires.

Le chemin est long, surtout quand on a bu deux litres de Picon. Les voitures passent et les anecdotes de Frank sur les rues de Strasbourg fusent. Les rues et les commerces changent et Dooz n’a plus certains repères, comme s’il redécouvrait sa ville.

On se pose dans les canapés du coin fumeur avec ses potes, Jessy de Jessyink Tattoo et sa copine Gizem entre autres, un tatoueur de renom bien connu à Strasbourg et un personnage haut en couleur qui se dévoile lentement. Le mélange des genres est saisissant et je me demande ce que je fous là. Le monde du rap engagé et celui du tatouage se mélangent, forment un univers à part entière, et chacun refait le monde avec une manière très tranchée. J’apprécie l’attachement des personnes qui m’entourent aux choses simples. Pas d’histoires de showbiz, pas d’histoires de tunes, on est juste deux trois humanoïdes manifestement assez sensibles et préoccupés. On parle de tournées réussies et de plans foireux, de mise à nue, de nos amours et de nos peines. Les cigarettes se fument et s’entassent dans le cendrier et il est temps de partir. Tout ce qui subsiste est à l’état de souvenir.

Dooz Kawa, une belle découverte.

J’ai découvert un homme complexe, torturé, un père aimant et dévoué, un artiste, un poète déchu, un nomade, un amoureux du simple et du brut, un nostalgique, un mec qui a le trac, un amoureux des mots et des villes qu’il traverse, un type sensible et cultivé, un gars curieux et un type inspirant.

 

>> BASTIEN PIETRONAVE <<


 

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