Le jeudi soir en gare de Strasbourg, un flot de voyageurs se déverse sur le parvis, au rythme des départs et des arrivées. Il y a ceux qui courent après le train, ceux qui courent après le tram, et ceux qui courent parce que tout le monde court. Des piétons, des cyclistes, des véhicules se croisent, se frôlent, et se heurtent parfois. Au milieu de ce ballet désarticulé, un groupe de personnes se détache, parce qu’il ne bouge pas : devant l’entrée nord du centre ferroviaire, l’association Abribus se prépare à distribuer des repas aux précaires locaux qui l’attendent déjà à l’ombre de son vieux bus ; calmement, comme pour mieux profiter du lien social qui vient avec le plat et manque partout autour, partout ailleurs.

  • L’idée folle derrière Abribus

L’histoire de l’association strasbourgeoise commence en 1995, quand une bande de scouts bas-rhinois fait un constat : les places d’hébergement d’urgence manquent, et si les sans-abris de l’agglomération reçoivent, plus ou moins régulièrement, la visite de plusieurs associations, aucune ne les sort, ne serait-ce qu’un instant, de la rue. Et puis, il y a tous les autres, les précaires qu’on ne voit pas, qui doivent choisir entre payer leur loyer et manger à leur faim et auxquels un lien social bienveillant ferait du bien… Mais comment donner un abri à autant de personnes qui plus est dispersées dans toute la ville pour leur distribuer le repas et le contact dont elles ont besoin ? Comment être partout, ou plutôt, là où il le faut, quand il le faut ? De ces interrogations naît alors une idée folle : celle d’Abribus, un bus libéré de ses sièges qui se déplace jusqu’aux moins lotis, et les met à l’abri le temps d’un repas chaud et d’une conversation toute aussi régénérante. La CTS, la communauté des transports de Strasbourg, soutient l’initiative et fait don d’un de ses plus vieux bus, habituellement destinés à la casse, à l’association. Le collectif Abribus « pour une vie sans faim » est lancé.

  • Une distribution prétexte au lien social

Aujourd’hui, six bus plus tard, l’association assure trois distributions par semaine respectivement le jeudi, le samedi et le dimanche soir, depuis l’un des deux spots accordés par la municipalité, devant la gare de Strasbourg et la salle de la Bourse (place du Maréchal de Lattre de Tassigny). Chaque soir, 180 à 220 repas, cuisinés par une quinzaine de bénévoles à partir d’invendus, sont distribués à des personnes aux profils variés, comme l’explique un membre actif de l’association : « À la Bourse ce sont plutôt des SDF, en hébergement ou pas, et des personnes qui ont des fins de mois précaire. À la gare ce sont plutôt des étrangers, parmi lesquels de plus en plus de migrants depuis trois ans… Il n’y a pas de profil-type, chacun vient avec son histoire. » Ce qui rassemble néanmoins les bénéficiaires, c’est qu’ils ont tous « encore un pied dans la vie, ils se déplacent jusqu’à nous au lieu de rester isolés. » Parce que c’est de cela qu’il s’agit. En plus de distribuer des plats, Abribus est surtout là pour accueillir la parole. D’ailleurs, certains bénéficiaires ne mangent pas, préférant discuter autour d’un café dans un lieu qui leur appartient un petit peu… Une envie qui demande du temps, et donc du monde à l’association : « Comme on reçoit de plus en plus de monde, il faut qu’on soit de plus en plus nombreux pour servir les repas tout en assurant le lien social. C’est difficile mais c’est essentiel. »

  • Zéro subvention publique

Pour rassembler cinq à dix personnes trois fois par semaine, l’association peut compter sur un vivier d’environ 90 bénévoles, parmi lesquels une dizaine détient le permis poids-lourds nécessaire pour déplacer le bus hybride de l’organisation. Étudiants, retraités, jeunes actifs et ex-bénéficiaires mettent ainsi la main à la pâte, pour des raisons aussi variables que ces statuts, qu’elles soient motivées par une appartenance politique, religieuse, ou simplement par la morale : « On ne choisit pas les bénévoles, ça se fait au feeling. C’est toujours mieux si la personne est disponible régulièrement pour devenir proche des gens mais ce n’est pas obligatoire, on prend ce qu’on nous donne ! » Parce qu’il y a de quoi faire à Abribus, dont le but est de servir de vrais plats chauds fournis et équilibrés, plutôt que des sandwichs à ses bénéficiaires. Chaque semaine, l’association récupère des invendus de deux supermarchés, d’une boulangerie et d’un maraîcher, aliments auxquels s’ajoutent plusieurs kilos de viande ou de poisson achetés à la Banque alimentaire grâce à des dons : « On n’a pas d’aides de la ville. On en obtiendrait sûrement, mais on s’en sort sans. On existe depuis plus de 20 ans donc les gens nous connaissent : on reçoit de l’argent sans jamais faire d’appel aux dons, c’est intégré. Du coup autant rester indépendants, et organiser de bonnes soirées au bénéfice de l’association de temps en temps. » 

En plus de financer des denrées réglementées comme la viande, ces dons payent l’essence et l’assurance du bus de l’association, toutes les deux très élevées. Pour le reste, le groupe s’en sort bien. Le véhicule est entretenu par de sympathiques employés de la communauté urbaine de Strasbourg et l’association partenaire Emmaüs offre à Abribus un espace de stockage et un espace de préparation depuis 8 ans ! Une entraide aussi appréciée que rare, comme l’explique un membre de l’association : « C’est assez récent qu’il y ait une forme de solidarité entre les associations. Il y a quelques années on était assez isolés mais maintenant on essaie de se rencontrer régulièrement pour se filer des plans, avec Emmaüs mais aussi le Secours populaire, on se lie quand il faut dénoncer des trucs. » Et l’un de ces trucs à dénoncer, l’été comme l’hiver depuis 1995 jusqu’en 2018, c’est le manque de places d’hébergement. Si l’association concède que la ville fait des efforts, elle reste critique vis-à-vis de l’État : « À Strasbourg, on voit qu’un effort est fait, mais d’une part, les places sont affectées par le 115 et il n’a pas les moyens d’assumer cette charge gigantesque et d’autre part, cet effort est guidé par une politique du thermomètre très problématique. La pluie, c’est aussi dégueulasse que le froid en vrai. Et les sans-abris meurent aussi l’été. » Mais l’été, tout le monde s’en fout.

Comme de nombreuses associations locales, pour des raisons de disponibilité, l’association tire sa révérence pour l’été après une saison éreintante de huit mois, soit 128 distributions assurées par plus de 120 bénévoles, pour un total de 20.000 repas servis. Pour marquer le coup Abribus organise une dernière soirée conviviale en faveur de l’association et de ses nombreux bénéficiaires, le samedi 5 mai au Molodoï. Au programme, un repas entre bénévoles et bénéficiaires auxquels l’entrée est offerte mais aussi un stand d’informations pour les tout-venants et bien sûr, une série de concerts ska, le tout pour 5€ d’entrée reversés intégralement à l’association… L’occasion de faire une bonne action en s’amusant.


Concert Abribus : Fanfare et musique festive
Le samedi 5 mai de 20:00 à 04:00 @ Molodoï – Entrée : 5€

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