La planche à roulettes en bois glisse sur le macadam brûlant. Voilà quatre heures qu’il tente la même figure qui ne passe décidément pas. En sueur, le t-shirt trempé. Trop pudique pour exhiber ses tablettes de chocolat, il s’accorde une pause, histoire de reprendre ses esprits. Ses potes le chambrent avec affection. Les vannes fusent. La gorgée d’eau glacée le revigore. Il peut la sentir descendre centimètre par centimètre dans son tube digestif. Elle est tellement froide qu’elle lui brûle l’estomac comme lorsqu’il goûta le Cognac de son père pour la première fois. Le souffle se régule malgré l’effort intense et la canicule. Une légère brise caresse ses cheveux, trop longs, d’après sa mère. « Ça fait marginal, paumé et crade » dit-elle mais elle l’aime aussi pour ça.

Parce qu’il est différent dans sa différence.

Parce qu’il a toujours l’air d’être ailleurs. Parce que son esprit divague au rythme d’une berceuse de Sigur Ros. Le xylophone raisonne avec douceur dans ses tempes. Les violons s’accordent avec harmonie. Les vagues vont et viennent accompagnées par le chant d’une baleine bleue. Il n’est plus là. Il est quelque part en Islande ou en Gaspésie. Il est un personnage de Three of life dirigé par Terrence Malick. Mélancolique mais pas malheureux. Le mur fraîchement décoré du Musée d’Art moderne laisse apparaître un monde monochrome dans lequel il se retrouve . De Marie-Antoinette à Hans Arp, de la présence du Rhin à celle du diable qui hante la cathédrale. Un coup de coude dans les côtes le sort de sa rêverie. Un défi. Sauter le banc avec son skate. Un sourire apaisé en guise d’approbation. Le pied droit lui donne de l’élan. Les genoux fléchissent sur son engin instable. L’adrénaline monte. Des diapositives qui se mélangent trop vite dans ses yeux. Le choc brut de l’atterrissage.

Le goût du sang dans sa bouche. On le relève. On l’encourage.

Des gravillons s’incrustent dans la paume de sa main droite, meurtrie. Des fourmis invisibles grignotent son genou qui saigne. Sa planche repose à quelques mètres de là, sur le dos, comme une tortue échouée sur le sable blanc d’une plage de la Réunion. Il se relèvera plusieurs dizaines de fois sans dire un mot. Il laissera une partie de sa chair sur le bitume crasseux. Et puis, lorsque le soleil décide de mettre un terme à cette journée printanière, Dieu prend la manette de la console de l’humanité pour le diriger tel un Sims cherchant un sens à sa vie. Un dernier rayon de soleil en guise d’encouragement. Une dernière prise d’élan. La scène se passe au ralenti. Tout est anormalement lent. Les paupières mettent trois secondes entre chaque battement. Là-haut, une force invisible appuie sur une succession de touches. Un cheat-code divin pour un combo diabolique. Il prend plus de vitesse que d’habitude. Il est plus puissant que d’habitude. Il décolle et s’envole.

Tony Hawk tutoyant le sommet de la Cathédrale. Strasbourg se transforme en Venice Beach.

Les touristes à vélo posent pied à terre. Les dos se cambrent pour permettre aux têtes de suivre la courbe de son saut. Les bouches restent ouvertes et les cages thoraciques restent figées. Les roues claquent sur le sol. Les gens applaudissent. Merci d’avoir voyagé avec Ryan Air. Température extérieure 28 degrés. Son cœur bat trop vite. Il risque de s’écraser contre le mur du barrage Vauban et de faire tomber deux amoureux clandestins qui se bécotent à l’abri des regards. Le bouton pause est désactivé. Le bouton play est activé. On lui saute dessus. On le félicite. Il est Roi au pays des fous. Progressivement, la place se vide. C’est le moment qu’il préfère. Refaire la journée dans sa tête.

Être seul. Classer les souvenirs dans son cœur. Archiver les images, les odeurs, les sensations.

Sous le regard bienveillant du cheval qui trône au sommet du musée, il ferme la tirette de son sac à dos. Un cheval sans queue, en bronze, avec une tête d’oiseau recouverte d’une feuille d’or comme capitaine d’un bâtiment qui se transforme en vaisseau spatial la nuit tombée. Des lucioles vertes en dessinent les contours. Le banc muet qu’il a affronté est derrière lui alors qu’il s’allonge sur l’herbe fraîche. Une harpe s’anime dans son oreille droite. Une batterie dans son oreille gauche. Les lampadaires reflètent son ombre sur le sol. Celle d’un rêveur avec deux ailes dans le dos qui porte une paire de Vans.

Il ferme les yeux. Svefn-g-englar. Le sommeil des anges.

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