Bien avant l’arrivée des raves et des grosses soirées techno où des centaines de personnes dansent comme des zombies devant des rangées de caissons, Strasbourg était déjà bien habitée d’une malédiction de danse frénétique. Il y a pile 500 ans, un étrange phénomène nommé danse macabre, épidémie dansante ou encore le Mal des Ardents a sévi dans la ville. Des centaines de personnes se sont mises à danser, comme possédées, sans raison apparente jusqu’à en mourir d’épuisement. Si plusieurs explications sont proposées pour comprendre le phénomène, le mystère, lui, reste entier.

Gravure de Hendrik Hondius d’après Pieter Brueghel l’Ancien, montrant trois femmes affectées par la peste dansante – source France Culture

L’année 1518 à Strasbourg n’était clairement pas de tout repos. Famine, catastrophes météorologiques, combo d’épidémies (lèpre, peste, choléra, suette anglaise…), pressions sociales et conditions de vie moyenâgeuses formaient un combo de misère et de désespoir. Certaines mères balançaient leurs enfants du haut du Pont du Corbeau une fois qu’elles avaient fini d’allaiter. Le ciel tombait sur la tête des habitants, il ne leur manquait plus qu’une météorite tombe pour déclarer l’apocalypse.

Une danse macabre qui a commencé rue du Jeu des Enfants

L’histoire commence autour du 14 juillet 1518 sur la Rue du Jeu des enfants (qui a bien changé depuis). C’est Madame Toffea qui lança la danse sans pouvoir s’arrêter (sauf pour quelques siestes) pendant des jours. D’autres sont « infectés » et la rejoignent. La foule grossit et devient un véritable problème d’ordre public sans précédent, comme une sorte de flashmob morbide qui dure plusieurs semaines. Des centaines de personnes meurent d’épuisement, d’AVCs ou de crises cardiaques (environ 400).

Michael Jackson dans le clip de son tube Thriller

Pour tenter d’exorciser le mal, les autorités ont même installé des scènes avec des musiciens pour essayer de soigner les gens en les laissant danser. Même en arrêtant brusquement la musique, c’est l’échec total. Les possédés continuaient leur transe, trempés de sueur, les pieds en sang, terrifiés et désemparés face à ce besoin insatiable de bouger convulsivement.

Plusieurs théories…

Plusieurs livres ont été écrits pour relater l’histoire et tenter d’expliquer les raisons de cette « fête » géante infernale, comme celui de l’historien de la médecine John Waller dans The Dancing Plague. Le dernier en date est celui de l’écrivain Jean Teulé, Entrez dans la danse. Parmi les différentes théories qui pourraient expliquer le phénomène, celle de l’ergotisme revient le plus souvent devant la possession démoniaque ou l’hystérie collective. Pour résumer, quand le seigle dans le pain est moisi par un certain champignon (l’ergot), ceux qui en mangent peuvent subir des hallucinations similaires à celles du LSD (la molécule est issue de cette moisissure).

Oui oui, dans cette rue là. – Crédit: Matpir @matpir sur IG.

Cette histoire de la ville de Strasbourg fait toujours autant parler et a même inspiré différents artistes. On a rencontrer deux entités musicales strasbourgeoises qui ont choisi cet événement pour choisir leur nom : le groupe de métal LMDA (le Mal des Ardents) et l’association de bass music 1518.

Une association de bassmusic au nom de l’année de l’épidémie

Lors d’un concert au Molodoï où ils fêtaient leur première bougie, 1518 regroupaient leur trois concepts de soirée, basés sur la danse macabre (Contagion, Psychose et Pandémia).

« On a choisi ces noms en rapport à l’épidémie. C’est le champ lexical de la maladie, de la psychologie … On trouvait ça cool. On voit ça un peu comme la toute première freeparty d’Europe. » explique Matthieu Lahache, un des fondateurs de l’association 1518. « Pour nous c’est une année importante. C’est notre deuxième année d’existence mais surtout c’est les 500 ans de 1518 et on a des gros projets qui arrivent pour l’occasion. »

Alors que les basses de la salle rugissent de la drum n bass, de la psytrance et du hardcore et qu’une foule crie et s’agite dans tous les sens, il raconte l’aspect thérapeutique de leur projet : « On ne se voit pas comme des gens attirés par la maladie de danser, mais plus comme des gens guérissent les autres d’un besoin en les faisant danser sur notre musique !»

1518, ou l’ancêtre des ravespartys?

« L’histoire m’a fait rire au début. Quand Matt’ nous en a parlé pendant le brainstorming, personne n’y croyait ! » raconte son amie Célia, également membre de l’association. « Une fois que tu t’y intéresse de plus près, tu vois qu’il y a des scientifiques qui en ont vraiment fait plein de théories et même des livres là-dessus ! »

L’aspect local de l’histoire leur importe également: « On veut lier la ville de Strasbourg à ce genre événements, ça fait partie de la culture, de l’histoire… et ça collait bien à l’esthétique qu’on voulait véhiculer. C’est un thème qui revient tout le temps dans notre communication. Et puis, c’est directement lié aux styles de musique qu’on propose. Prenez la psytrance par exemple. Rien que dans le nom de ce genre de musique, le parallèle est évident avec l’histoire qui s’est passée en 1518.» Au long de la soirée, c’est toute l’épidémie 1518 qui s’est propagé dans un Molodoï survolté. D’abord la Contagion, puis la Psychose et enfin la Pandémia.

Un groupe de métal strasbourgeois au nom de l’épidémie

Pour les métalleux du groupe strasbourgeois LMDA (Le Mal Des Ardents), les raisons de leur attirance pour cette désormais célèbre danse macabre sont similaires. Max Ernenwein et ses deux acolytes Julien et Clément expliquent les raisons de leur choix de nom autour d’une bière au Molly Malone en pleine décuve de leur concert de la veille en Allemagne.

« Au début, on voulait s’appeler « Potence » mais on s’est rendu compte que si on le gardait on serait le troisieme groupe de la région à s’appeler comme ça. Du coup, on a fait un brainstorming alcoolisé. On est allé boire des pintes au Nelson jusqu’à trouver un nom et on s’est mis d’accord sur Le Mal Des Ardents. »

C’est Yann, leur ancien bassiste, qui a évoqué l’histoire : « Il y avait un côté local Strasbourg, ça vient de chez nous… et puis le côté horrifique aussi, par rapport à ce que les gens ont pu vivre à cette époque-là. Ça résonnait bien avec l’ambiance et le côté un peu occulte dans notre musique. Après on a gardé l’acronyme naturellement. Les bookeurs notaient LMDA, ça sonnait bien alors ça ne nous a pas dérangé. »

On a appris aussi récemment l’ampleur du phénomène. Se dire qu’il y a eu UNE année spécifiquement où, dans TA ville spécifiquement, les gens se sont pris la totale, famine météorite, maladies sans rien comprendre comme si les dieux s’abattaient sur la ville, c’est dingue ! Et pour nous c’était parfait. On s’est reconnu là-dedans, ça nous parlait et on s’est dit qu’on pourrait faire de la musique qui résonne par rapport à ça.

Une des hypothèses serait que l’ergot de seigle, qui provoque des lésions cutanées style lèpre et des hallucinations type LSD, serait à l’origine du phénomène. « Sans trop caricaturer c’était assez dans l’ambiance du groupe. Ça nous a plu le côté sorcière démon occultisme etc… Le nom colle aussi aux paroles de nos chansons et notre esthétique. On a pas mal de thématiques autour des pulsions, notamment la pulsion de danser, les pulsions sexuelles ou la pulsion de mort…»

500 ans après, de nombreux livres, et un mythe qui inspire des artistes locaux

Pour l’occasion des 500 ans rien de particulier de prévu pour le groupe à part se bourrer la gueule pour les trois lascars : « On s’était dit que la ville ou quelqu’un organiserait un événement… On voulait poser en bas des affiches comme des gros blaireaux en mode « regardez, ça fait 500 ans qu’on est sur scène ». En vrai, cette année, après notre EP de 2017, on enregistre un album et on part en tournée derrière, c’est déjà pas mal ! »

Au vu de l’aspect macabre de l’histoire de l’année 1518 à Strasbourg, pas sûr que la Ville soit très motivée pour faire un événement autour de cette histoire… pourtant ça serait pas mal une grosse soirée zombie Rue du Jeu des Enfants… non ?

 

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